Tout va bien
Lancinant.
Ma taille, mon bassin, ondulant. Comme un grand serpent charmé.
Et le bruit du galop. Grisant.
Et ma tête. Ma tête sans poids. Ma tête qui flotte sous les étoiles.
Mes yeux qui roulent, qui dévalent comme des pierres dans la descente. Sans fin.
Il me demande.
« Ca va ?»
Mais j’entends.
« Ca va. »
Je réponds.
« Oui moi aussi. »
Il se marre.
***
Un peu avant.
Jimmy donnait des pichenettes dans son Stetson, pour faire remonter les bords. Machinalement. Puis se l’enfonçait à nouveau jusqu’aux sourcils. Le bord bien droit, à l’équerre de son front,
fendant son champ de vision en deux. Au niveau de l’horizon. La terre sans ciel, juste un bout du soleil rouge.
J’essayai de l’imiter sans succès depuis dix minutes. Mais j’y allais trop fort. Et à chaque fois mon chapeau tombait sur ma nuque, retenu par la petite cordelette. Il a continué bien après que
j’ai arrêté. Une bière dans la main droite. Puis une seconde. Et ainsi de suite.
Le feu crépitait. J’avais fini par m’allonger sur une petite couverture et je regardais dans la même direction que Jimmy. L’horizon flouté du crépuscule.
« Ca bascule. »
Je lui ai dit.
Il n’a pas bougé. Toujours perdu dans la chorégraphie de ses mains. L’horizon. Le Stetson, visière en l’air. La bière. Le ciel sombre. Le Stetson, visière droite.
« Pas encore. »
Il a dit.
Alors on a continué d’attendre.
***
« On est bien ici dans la nuit. »
Il m’a regardé avec un petit sourire. Le feu éclairait légèrement son visage. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça car il faisait plus froid maintenant, et j’avais enfilé une veste. Plus pour
briser le silence, sans doute.
Les chevaux devaient dormir, à présent. Ils claquaient des sabots de temps à autres. Un réflexe animal sans doute. Histoire de dire : « je suis là ». Perdu au milieu de
l’immensité. Mais là quand même.
« Ca va pas tarder. »
Il a dit.
J’ai hoché la tête. Et j’ai fixé le ciel noir.
***
Jimmy traçait des sillons dans le sable, à la lueur du feu. Autour des bouteilles de bières qui s’accumulaient. Je gardais un œil pour surveiller le ciel. Il y avait quelques étoiles. Et je
l’observais dessiner de l’autre. Il reliait des bouteilles de bières les unes aux autres, avec des motifs géométriques compliqués.
« Qu’est-ce que c’est ? »
J’ai demandé.
Il a continué à tracer ses motifs comme si il ne m’avait pas entendu.
Je me suis levé, me suis approché et j’ai regardé par-dessus son épaule. Il sentait l’eau de toilette forte en alcool. Et mon haleine sentait la bière. Je commençais à avoir chaud, finalement. Ca
remontait tout le long de mon dos et ça explosait dans ma tête. J’ai fermé les yeux. Une explosion douce, muette. Une supernova dans le cerveau. Figée dans les tons rouges.
« C’est le système solaire. »
Il a finalement dit.
J’ai dit « Okay » mais je ne voyais plus que la supernova dans mon tête. Rouge, qui s’étalait lentement sur les parois de mon crâne sans fond, articulée entre des bouteilles de bières
vides.
***
« T’es sûr de toi ? »
Je commençais à douter. Et j’avais vraiment froid.
On n’entendait que le bruit du vent, battant aveuglément la plaine. Le vent frais nocturne. Invisible.
Il m’a regardé avec ses yeux bleus, et j’ai cru voir un léger sourire se former au coin de ses lèvres.
Il n’a pas répondu.
***
John est arrivé un peu plus tard. On a entendu les sabots de son cheval marteler le sol pendant de longues minutes avant qu’il soit là. Ca résonnait sur la terre, ricochant sur le sol pour
s’échapper dans l’air ; ça montait dans l’air en ondes sonores. Ca résonnait dans mon crâne. J’avais fermé les yeux. Mais Jimmy regardait toujours le ciel, je le savais.
« J’ai manqué quelque chose ? » a dit John.
« Pas encore » a répondu Jimmy.
« Pas encore »
J’ai répété.
***
Quelques jours avant.
« Lundi soir. »
John et moi, on a regardé Jimmy, avec un air ahuri.
« Quoi, lundi soir ? »
J’ai demandé.
« C’est pour lundi soir. »
Il a dit.
John a sauté de sa chaise et a foncé dehors. Il a pointé le ciel. On l’a suivi.
« A nous deux ! »
Il a crié.
Quelques passants l’ont regardé, l’œil torve.
Ca a réveillé un vieux sur un banc de son balcon colonial. Il nous a regardés avec un air ahuri. En mâchant son dentier. John lui a fait signe de lever les yeux vers le ciel.
« Là haut ! »
Le vieux a regardé mais son dos était trop courbé pour qu’il puisse encore voir le firmament.
John et Jimmy se sont marrés. On est rentrés.
***
Quelques mois avant.
On était tous les trois accoudés au bar. Vide. Comme toujours. On habitait dans le passé. Physiquement dans le passé. Notre ville, c’était une photo en noir et blanc. Notre bar, c’était une
peinture couverte de toiles d’araignées. Aux couleurs fades, passées. Trop fatiguée des siècles, des milliers d’années dans le grenier de l’humanité.
Et on était trois clampins qui passaient leur vie de gardiens de musée à s’emmerder. A faire comme tout le monde.
Boire, manger et rentrer les têtes de bétails.
Jimmy a dit que son oncle viendrait le voir, la semaine prochaine.
« Qu’est-ce qu’il fait ton oncle ? »
J’ai demandé.
« Où est son ranch ? »
John a ajouté.
Jimmy a répondu.
« Il travaille à la Nasa. »
Et puis il a dit :
« Faut que j’y aille. »
Il a agité sa main pour nous dire « Salut ».
On l’a regardé descendre de sa chaise, et marcher tranquillement jusqu’à la rue, faire grincer les portes millénaires typées « saloon », regarder à gauche puis à droite, cracher par
terre, traverser la route, puis disparaître.
John a fini son verre cul sec.
John m’a demandé :
« Une autre ? »
***
Longtemps avant
J’avais passé la journée devant notre poste de télévision tout neuf. J’étais fasciné. La finition en bois, les trois boutons qu’on tournait sur le côté.
Ma mère avait fait un gâteau pour l’anniversaire de Jimmy. Il était arrivé en début d’après-midi. Avec son tout premier Stetson. Pour ses huit ans. Déjà, il avait commencé à le triturer. Déjà, il
parlait peu. Puis John était arrivé.
Armstrong a dit :
« Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité. »
Jimmy a soufflé les bougies sans les regarder. Il gardait un œil sur le poste de télévision. Il a ouvert ses cadeaux, a dit « merci » et les a laissés sur la table. Il a mangé sa part
de gâteau devant l’écran. On est allés le rejoindre avec John.
Jimmy s’est confié à nous.
« Je serai astronaute plus tard. »
Il avait la mine grave. La maturité l’avait eu bien avant nous.
John et moi, on s’est marrés.
Jimmy n’a plus décroché un mot de la soirée.
***
Retour au présent.
On fonce tous les trois, dans la plaine. Comme des fous. On traverse les champs à brides abattues.
Lancinant.
Comme le galop du cheval qui travaille mon corps. Je me concentre comme je peux à coller au maximum à sa danse. Mon dos tourne sous les roulements de ses muscles. Ca mélange l’alcool dans toutes
mes veines.
John crie derrière nous.
« A nous deux ! »
Jimmy fonce, concentré.
Je regarde en face de nous cette traînée de feu qui tombe du ciel, qui le fend d’un sillon rouge.
J’ai chaud et le vent me fouette le visage.
La traînée de feu disparaît petit à petit, et seule une lumière tombe. Tout doucement.
Jimmy accélère, John aussi. Je les suis.
Mes yeux roulent toujours, cavalent sans fin.
Je plisse les yeux pour essayer d’apercevoir les types dans la navette. Les aventuriers. Les astronautes qui reviennent triomphant de leur campagne de l’Espace. Ces types qui ont vu le monde d’en
haut. Qui m’ont vu : Jimmy, John et moi. Comme des petits points, sur la terre, mélangés aux autres petits points invisibles.
« Ca va ? »
Jimmy demande.
« Ca va ! »
John hurle debout sur les étriers.
Je réponds dans ma tête.
« Ca va »
Et je souris.