Je dois faire partie de ces personnes absolument prévisibles qui abreuvent les films et les livres de clichés, mais ma campagne me manque.
Elle me manquait déjà avant que j’en parte. Elle m’a manquée dès que j’ai su que j’allais la quitter. Comme si du jour au lendemain je m’étais rendu compte de sa valeur. La France, le plus beau
pays du monde. C’est ce qu’on dit. Seulement, moi je suis danois. Je veux dire, je suis né là-bas. Oui, le pays des Vikings et des Drakkars. Montrez-moi la Muraille de Chine ou les Chutes du
Niagara, je veux simplement revoir le pommier tordu qu’il y avait au fond du jardin de Nis. C’est vraiment stupide parce que j’aime voyager et surtout parce que ce pommier était déjà malade il y
a vingt ans. A l’heure qu’il est ce ne doit plus être qu’un tronc mort.
Je ne me rappelle même pas pourquoi je suis parti mais j’en connais qui avaient de bonnes raisons de s’en aller. Par exemple, Jorge, un allemand de Bavière que j’ai rencontré à Rio. Il s’était
mis en tête que Copa Cabana était la plus belle plage du monde. C’était un fan de foot. Son père était alcoolique et sa mère, qui se prostituait, payait les bières de son mari. Il était parti
comme ça, sur un coup de tête, après avoir vu jouer Socrates à la Coupe du Monde 1986. Il regardait le match du Brésil contre la Pologne avec son père (et ses bières) qui s’était exclamé : « Tous
des bougnouls ! ». Jorge avait répondu : « Tu ne comprends rien au football samba ». Et que c’était pour ça que l’Allemagne était aussi mauvaise. Son père l’avait cogné, alors il était parti en
hurlant : « Je te ramènerai du sable de Copa Cabana, le vrai berceau du foot ». « Va crever », avait répondu son paternel en décapsulant une nouvelle bouteille de bière. Jorge me disait qu’il
regrettait un peu de ne pas avoir pris le temps de dire au revoir à sa mère. Il était trop fauché pour retourner au pays maintenant. J’avais refusé de lui prêter de l’argent. Fallait que je pense
à rentrer moi aussi. Mais Jorge c’était surtout un sacré mythomane. Il était noir, ne parlait pas un mot d’allemand et le patron du bar lui avait dit : « Ricardo, la ferme. Tu fais fuir mes
clients ». Tout ça pour dire que je ne connaissais pas le contexte familial de Ricardo, mais Jorge, lui, il avait des raisons de partir.
Seulement, je ne crois pas qu’on parte de sa campagne après un raisonnement fondé sur la logique implacable d'arguments rationnels. L’exode rural, c’est terminé : ce temps où les lumières de la
ville attiraient les jeunes provinciaux comme autant de rubans anti-mouche. Toute une génération écartelée entre la terre d’origine, la patrie, le « Heimat » et sa propre fuite. Ceux qui
continuent à partir n’ont pas compris qu’on avait changé d’époque. Ca m’a longtemps torturé, mais on vit bien à la campagne de nos jours. Et encore mieux dans le Jutland du sud.
Je ne suis pas parti à cause d'un "contexte familial difficile", expression galvaudée refuge des médiocres, prétexte aux atermoiements de l'égo. Non, je ne cherche aucune excuse. J’aimais mon
père et mon père m’aimait, j’aimais ma mère et ma mère m’aimait. J’avais des amis que j’aimais et qui m’aimaient aussi. Je crois que si je suis parti, c’est parce que tout le monde m’aimait et
que j’aimais tout le monde. Une sensation de vie parfaite, parfaitement étouffante.
J’ai fait un bisou à ma mère et j’ai pris mon père dans mes bras à l’aéroport. Ma mère m’a dit qu’elle m’aimait et mon père l’a dit avec son regard. Je leur ai répondu que je les appellerais en
arrivant. Ca fait un bout de temps que je suis arrivé maintenant, je ne les ai jamais appelés.
Paris, c’est Copenhague en pire. Personne ne parle danois, et je vous souhaite bon courage pour trouver quelqu’un qui bredouille trois mots d’anglais. J’y suis resté sept ans, j’ai eu quelques
enfants et puis je suis parti. Trop gris, trop sale et trop français. Voilà, j’avais vu le plus beau pays du monde. J’ai embrassé les mères et je leur ai dit que je leur enverrais de l’argent
pour élever les gosses.
Être Coordinateur monde des Business Units chez Colgate, ça vous permet de voyager. J’ai sillonné au hasard des rendez-vous Shanghai, Johannesburg ou Hawaï pendant treize ans, profitant pour
visiter le coin à chaque fois. J’aurais bien aimé être né dans un de ces endroits. Ca m’aurait permis de les apprécier réellement. Je suis un touriste parfaitement moyen. Le genre de touriste qui
dit : « Oh regarde le beau palmier ! », ou qui attrape le guide par la manche en lui hurlant, surpris, dans l’oreille : « C’est un vrai singe ? ». Oui, bien sûr que c’en est un. Et c’est bien
parce que je suis danois que ça me surprend. Comme tous ces touristes, l'auréole fière sous le bras, qu’on voit s’exclamer à Paris sur la 6 : « Oh ! Look ! The Eiffel Tower ! » devant une faune
de locaux émoussés. Comme ce couple d’italiens perdus, casque rouge à cornes poilues vissé sur le crâne, qui avait sonné à la maison quand j’avais une dizaine d’années. Ils parlaient dans un
anglais affreux et demandaient où on pouvait voir la sirène d'Andersen.
On est stupide dans un endroit qu’on ne connaît pas. On ne peut l'éprouver, on l’apprécie comme on apprécie une bonne glace au chocolat. Une fois que c’est terminé, on vit sans. Sans
problème.
Ca m’a un peu fait la même chose quand un de mes fils a cherché à me rencontrer. J’ai reçu une lettre. Vingt ans, c’est l’âge auquel on se pose des questions sur ses origines, il paraît. Moi,
c’est l’âge où j’ai bêtement coupé les ponts. « J’aimerais te rencontrer, Papa ». C’était en substance ce que la lettre disait. Comme si j’étais une sorte d’attraction : le même désir égoïste que
j’avais eu de voir la France. Seulement, je ne faisais pas partie de sa vie. Je n’ai jamais fait partie de son enfance, ni de ses racines. Ce qui l’animait c’était la curiosité malsaine du
touriste.
C’est tout.
Il recevait son chèque tous les ans à Noël, ça suffisait. Jamais répondu, pas envie de l’encourager dans cette voie. Qu’il soit heureux et qu’on n’en parle plus. Après ça, je n’ai plus eu de
nouvelles.
Je ne sais pas comment mes parents ont trouvé mes adresses successives mais cela fait vingt ans que je reçois deux lettres par an de ma mère. Une à Noël et une à mon anniversaire. Elle s’en
souvient. Je serais bien incapable de me rappeler du sien. C’est ainsi que j’ai pu suivre toute l’évolution de la maladie de Papa. Il est mort l’année dernière. Depuis, avec les lettres de Maman,
j’ai reçu des photos en noir et blanc. Enormément de photos de la maison. De l’enterrement de Papa. Du jardin et du chemin qui y accède avec ses barrières normandes. Elle s’est découvert une
passion pour la photographie, après la mort de Papa. Elle me dit qu’elle regrette de ne pas avoir pensé à prendre des photos quand j’étais encore là et quand Papa était encore en vie. Ses clichés
sont vraiment très beaux. Elle aurait pu être une bonne photographe. Ces photos, elles m’ont fait comprendre que le Danemark m’avait toujours manqué, surtout le Jutland et mon village.
J’aurais aimé demander à Maman de prendre le pommier en photo, mais il aurait fallu que je lui écrive. Tant pis, comme on dit. C’est trop tard de toute façon.
« Ne bougez surtout pas », fait une voix derrière mon dos. 14 h, la terrasse du restaurant est bondée et en voilà un qui veut jouer au héros. Avec appréhension, il vient doucement s’asseoir à
côté de moi, sans esquisser de geste trop vif.
« Ca ne sert à rien, lui dis-je.
— Ne dites pas n’importe quoi, voyons ». Encore un qui n’a rien compris. Ce n’est pas une question d’utilité. J’ai vu ce que je voulais voir. Je serais bien allé voir le Honduras, c’est sûr. Il
paraît qu’il y a de belles ruines mayas. Oui, je crois que c’est mon seul regret.
« Je ne suis pas désespéré, vous savez. J’ai fait le tour, c’est tout. »
Il me regarde d’un air incrédule. Mais je connais ses motivations. Comme tous les autres, une heure de gloire individuelle : Les caméras, la charmante reporter et les flashs des photographes. Et
lui qui répond que tout le monde aurait fait la même chose à sa place, qu’il n’en doute pas.
Il fait extrêmement chaud à Toronto en été. Et ce restaurant en plein soleil sur le toit est vraiment agréable. Je regrette de ne pas avoir pu y manger un petit quelque chose danois. Rien qu’un
dernier Smørrebrød.
Je lui souris. Quand on a un métier de cadre chez Colgate, on vous incite à vous faire refaire les dents. C’est l’image de marque. Comment voulez-vous correctement représenter du dentifrice si
vous avez des chicots et des quenottes qui se chevauchent ? Je n’y ai pas coupé.
« Vous avez un beau sourire, me dit-il.
— Je sais », lui dis-je.
Assis sur le rebord du toit, une vingtaine d’étages me séparent du trottoir. Le restaurant a été évacué et le pompier se déplace comme un renard en me tendant sa main. J’ai été rétrogradé à un
poste plus sédentaire la semaine dernière et j’ai eu un gosse le mois dernier, une petite fille. Je le sais, sa mère m’a laissé un message sur le répondeur. La douzième.
Je me dis que ca doit être un peu plus long que de tomber du pommier de chez Nis. Mais ça doit faire moins mal. Je sors de ma poche une photo que ma mère a prise. Celle du chemin avec les
barrières normandes. Je la montre au pompier.
« C’est chez moi », lui dis-je.
Il sourit à nouveau, mais je sens bien qu’il est crispé. Ses yeux font l’aller et retour entre moi, la photo, mes mains et les siennes.
« Ne le prenez pas pour vous », j’ajoute.
Il serait imprécis de dire que j’ai sauté. Je me suis laissé glisser, pour voir de plus près. Le pompier n’a pas eu le temps de m’attraper. C’est comme un touriste que, finalement, je vais
m’éteindre. Curiosité malsaine.