Ce pompiste est vraiment crasseux.
A tel point qu’on distingue sur sa peau hâlée des traces de suie et de gras presque fossilisées. Ses bras indolents et courtauds, huileux, luisent au soleil comme le mirage
de la route sous la chaleur. Sa barbe s’agglomère en îlots secs et frisotés, jetés aléatoirement sur ses joues rougeaudes : Une mer rouge sur laquelle flotteraient des
poignées de poils pubiens, préalablement traînés dans le sable, baignés dans la boue, et ensuite égrenés comme les pétales d’une marguerite par une main juvénile. Une main juvénile viciée à
jamais. On ne peut pas toucher à cette barbe sans être perverti pour l’éternité.
Le voilà qui crache à ses pieds. La moitié du mollard n’ira pas plus loin que son menton. Il s’entortille dans sa toison, se sépare en deux filets de bave noirâtre dont
l’un tombe en yoyo jusqu’au sol. L’autre coule péniblement du menton à la gorge jusque sur le torse et vient disparaître dans une salopette jaunâtre et rapiécée – uniforme de travail – laissant
une trace baveuse, une route brillante sur la peau sale. L’homme ne s’en soucie pas le moins du monde et continue sa besogne.
Avec une justesse étonnante, il sifflote entre ses chicots Sweet Home Alabama, que de vieux haut-parleurs usés diffusent au dessus-de lui. Et il tape du pied sur
le goudron taché d’essence comme pour maintenir la cadence. Son bassin fait des mouvements circulaires obscènes, alors qu’il ponctue de « yeaaah » et de « ouuh » son
interprétation personnelle du standard de Lynyrd Skynyrd. De sa main droite, il tient la machine qui pisse son essence dans le réservoir de ma Buick noire. Et de la gauche, il s’appuie
sur le coffre de ma décapotable, sa paluche pleine de gras. Une casquette des Giants est vissée sur ses cheveux collés de sueur. Histoire de parachever le tableau. Rien ne m’est
épargné.
Je l’observe à travers mon rétroviseur, à travers mes lunettes de soleil. Ses mains sur ma Buick Skylark de 1953. Son visage apathique.
Les pubs ont remplacé Lynyrd Skynyrd à la radio.
— Sacrée voiture que vous avez là.
Et il tape avec sa main sur la carrosserie, comme pour me dire qu’elle est solide. Je ne réponds pas.
Ce pompiste est vraiment crasseux.
Au fond, ce n’est pas sa crasse qui me gêne, la propreté de ma voiture n’est pas mon souci principal. C’est plutôt cette négligence, cette façon de se complaire dans son
existence servile. D’accepter sa vie sédentaire sur ce bout d’interstate désert, au guichet de sa station cubique. Une enseigne Maverik délabrée dont le « M » s’accroche encore
tant bien que mal au reste du mot. Il doit partager sa vie devant la télé entre ses matchs des Giants, Fox News et les pornos, dont sa boutique est truffée. Dix pleins par jour,
trois coups de téléphone, sept barres de chocolat, et une demi-heure du gros cul d’Oprah Winfrey sur sa télé. Sa journée type.
Oui, ce pompiste est vraiment crasseux.
Et son existence insignifiante. A mendier ses journées contre un salaire de misère. La saleté n’est qu’une façade. Une façon d’accorder le contenant au contenu. La
misère au dedans, la misère au dehors.
J’attrape une paire de lunettes Police pour remplacer mes Ray-Ban. Comme si la lumière avait changé imperceptiblement : elle est plus aveuglante maintenant. A moins que ce ne
soit l’observation du pompiste qui ait fatigué mes pauvres yeux. Il me faut des verres plus sombres. A le regarder par le rétroviseur, j’ai presque l’impression qu’il pisse directement dans mon
réservoir. Il est tellement près de ma carrosserie. Il me tourne quasiment le dos, pendant qu'il fait son affaire, tant et si bien que je ne vois plus la pompe. Il peut avoir ouvert sa braguette
et sorti son engin pour le fourrer dans le trou. C’est pile à hauteur. Et avec les images de ses revues en tête, et un peu d’imagination, il pourrait définitivement souiller ma voiture.
Le tintement métallique de la pompe contre l’anneau métallique du réservoir me rassure. Il la secoue avec énergie. Méticuleux. Pour que les dernières gouttes ne s’échappent pas. Il lui fait
cracher le précieux liquide. Je ne serais pas étonné qu'il se réserve la dernière larmette. Qu'il la ramasse du bout du doigt et la porte à sa langue, avec un sourire extatique.
Je tourne légèrement la tête pour vérifier le prix affiché au compteur. Et je me dis que ce monde sédentaire tente d’asservir par tous les moyens les marginaux : L’autre race, celle du nomade. Le
voyageur libre.
Ils ne m’auront pas, j’en fais le serment.
J’annonce que je vais payer en carte. Il se nettoie les mains avec un mouchoir qu’il a sorti d’une poche ventrale sur sa salopette. Un bout d’essuie-tout qui est encore plus gras que le bonhomme.
Il répond que son appareil est à l’intérieur et qu’il ne peut pas me l’apporter. Je soupire, fais mine de chercher dans mon sac. Et je l’observe qui rentre dans son cube clignotant. Il traîne la
patte gauche maintenant. C’était la droite quand je suis arrivé. Cet homme est tellement accablé que de son corps tout entier jaillissent des handicaps entropiques. Il passe devant son chien.
Langue pendante, l’animal est couché au pied d’une chaise de jardin en plastique bleu. Un petit bouledogue paisible au regard amorphe.
Pompiste rentre dans sa boutique, la sonnette tinte et le panneau Open rose clignote de façon aléatoire. Et moi je cherche toujours dans mon sac. Le ventilateur de la climatisation se
met en marche. Pompiste attend. Le chien me jette un regard et dit :
— Tu ne vas pas payer, n’est-ce pas ?
J’avise l’animal et je lui réponds :
— Pourquoi tu me poses la question ? Tu l’as su dès que tu as entendu ma voiture arriver.
— You can’t win, mon pote. You can’t win.
— Salut l’ami, mes amitiés à ton maître.
J’appuie un grand coup sur l’accélérateur et ma Skylark démarre en trombes, dans un ronflement du vieux moteur qui manque de s’étouffer. Pompiste et son chien me jettent un œil placide
et suivent mon départ de la tête. Sans plus d’intérêt. Pompiste est sans doute déjà en train d’attraper son téléphone pour prévenir la police. Mais il sait très bien que les sheriffs locaux ont
autre chose à faire que de sortir sous le cagnard jouer au cow-boy après un voleur d’essence. Elle est loin l’époque où on pendait les voleurs de chevaux. Le monde entier méprise voyageur et
monture désormais. La sécularisation a commencé. Et sournoise, elle fait son chemin sans qu’on n’y puisse rien faire. Quelque part, je suis fier d’être un des derniers représentants de l’espèce
noble : le sauvage qui ne se fera jamais dompter. Le bison qu’on n’attrape pas, celui qui meurt à la vue de l’enclos.
Comme hier, le goudron semble bouillir. Comme le blanc d’un œuf au plat. Brouillé par le soleil. Ca glougloute sous les roues de ma Skylark qui dévale la ligne
droite. A gauche, la rocaille, à droite la rocaille. Rouge, carmine. Les entrailles de la terre à nu. Je roule sur les entrailles de la terre. Et tout le monde s’en fiche.
Je croise encore ces accablés : voiture barricadée, ceinture bouclée. Sertis dans leurs voitures, des hommes sans reflet. Et la clim’ qui tourne plus fort que le
moteur de leur berlines. Et leurs mines fatiguées, écrasées par la chaleur du désert qui prend cet interstate à la gorge. Et cette radio qui tourne, sur les infos-trafic aux abords des
bretelles, et les bulletins-météo qui les accablent toujours plus à coups de degrés supplémentaires. Mais moi, oh non ! Moi le Jack Black Rock’N’Roll ; je ne tomberai pas dans le panneau du
sédentaire. Je ne me fixerai pas dans son existence de misère. Le hobo n’est pas soumis. Je trace ma route avec mes amis.
Voilà, j’y suis. C’est un chemin tracé par nos soins comme toujours, indiqué par notre panneau : une borne kilométrique sculptée et peinte par Simone. Une danseuse sur le
toit de sa voiture. Une ligne de parisienne et ses mains, sa tête tournée vers le ciel. Elle tient le monde. Atlas moderne, sans muscle et sans effort. Et sur le socle, peint à la va-vite : « 88
».
Je sors de l’interstate, emprunte doucement le chemin. La séance de tape-cul dans la Buick dure une demi-heure jusqu’au campement. Notre campement, c’est
un joyeux fourre-tout.
Tentes canadiennes et tipis indiens se disputent autour de nos caravanes, Airstream pour la plupart. Un mélange improbable de toiles et de fuselage de navettes
spatiales. Cro-Magnon et Sapiens Sapiens réunis : Tous les renégats sont là à s’occuper.
Hendrix a branché l’ampli sur le groupe électrogène. Sa guitare sur son ampli. Ampli de basse bien entendu. C’est une manière de ressentir l’harmonie des mouvements
telluriques. Hendrix est un grand gaillard qui se trimballe toujours avec une chemise à carreaux, quelque soit le temps. J’aime beaucoup Hendrix. Hendrix ne calcule pas. Hendrix fait. Il nous
joue sa musique chaque jour et nous, nous l’écoutons. Ses trouvailles, ses compositions, ce sont souvent elles qui décident de notre prochaine destination.
Près d’un tipi, sur deux chaises de jardin en plastique, branlantes, et la table assortie : Cobain et Bowie en pleine partie d’échecs. Je vois d’ici le jeu rougi par la
poussière. Et je peux même te dire que c’est Bowie qui est en train de gagner. Mais rassure-toi, je ne le vois pas d’ici. C’est juste que jamais personne ne l’a battu. Bowie est un petit gros à
lunettes. Tu penses toujours qu’il est en train de paniquer. Toujours un regard type animal traqué, ses tempes mouillées de sueurs froides. Et pourtant, il est serein, l’animal : C’est une
montagne de sérénité. Une sorte de mont Fuji qu'on aurait dans le campement. Livré avec les temples zen. En plus petit bien sûr, et avec des lunettes sur ses gros yeux ronds.
Le reste du campement est fait de cris et d’éclats de rire. De chiens qui jouent et de gosses qui chantent. Toute une équipe que les sédentaires auront jamais. Je m’en
porte garant.
Ma joyeuse bande de freaks, mes routiers.
Je gare ma voiture dans un nuage de poussière à côté des autres. Cobain me fait un signe avec son bras blanc décharné. J’enlève mes lunettes et je lui réponds par un grand
sourire. C’est la Curandera qui vient m’accueillir. Elle saute sur le capot de la Skylark sans faire de bruit et me regarde à travers le pare-brise. Elle s’assoit, digne, et commence à
se lécher la patte.
— Alors, on était en balade, Blondin ?
La Curandera se lèche toujours la patte. Comme pour me dire qu’elle prend des nouvelles, histoire de. Je lui dégotte un petit sourire que je
veux énigmatique.
— T’es perspicace ma grande.
— Très drôle blondin. Tu t’es arrêté dans un ciné qui retransmettait l’intégrale de Laurel et Hardy ?
Je tape un coup dans le volant.
— Carburant. Le ciné, très peu pour moi. Rester coincé dans une salle pendant deux heures, dans le noir, figé dans la misère du statique. Je préfère encore me changer en
statue. T’es déjà allé au ciné, ma grande ?
Elle fait mine de réfléchir. Sort ses griffes sous sa gueule. Abat sa patte griffe ouverte vers la peinture de la Skylark. Avant de les rétracter au dernier
moment. J’ai dû ciller car elle esquisse un petit sourire malicieux.
— Non, pas que je me souvienne, Blondin. Mais un jour sans doute… un jour.
J’attrape mon sac, fourre mes clés dedans, ouvre la portière et sort lestement de ma voiture, pieds nus sur le sable encore chaud du crépuscule. Je jette un œil inquisiteur
sur le désert derrière moi. Du vent. Matérialisé par une petite poussière rouge fine, qui s’illumine dans les rayons du couchant et part en tourbillons légers au-dessus du sol. Comme de petites
langues de poussière qui tentent de s’envoler. Dans un ciel irréel. Noir, tout à l’est. Personne. Je n’ai pas été suivi. Seules ces langues qui sifflent en s’engouffrant dans les rochers. Et les
cris familiers du feu-de-camp.
La Curandera miaule dans mes pattes, elle fait ses griffes dans les ourlets de mon pantalon. Il va falloir que j’en change. Il est tout
déchiré façon Robinson Crusoé. J’aimerais pas qu’on m’identifie à la figure d’un naufragé. Le voyageur coincé. Le solitaire qui fait le tour de son cachot. Enfermé dans l’immensité de l’océan.
Cette mort à petit feu : non merci.
— Allez Blondin. Fais pas de vieux os ici. C’est méchoui, ce soir.
— En voilà une bonne nouvelle. Le vrai repas du nomade.
— Si ça te fait plaisir. Je ne me pose pas ce genre de question. C’est de la viande.
— Si, ça me fait plaisir.
Et la voilà, qui déambule devant moi, de sa démarche féline, queue en l’air, tout en sautillements et en fierté sobre. Je la suis.
Je la questionne :
— Qu’est-ce qui s’est passé aujourd’hui ?
— La routine : Bowie a gagné aux échecs, au go. Hendrix a dit que la terre avait tremblé au Venezuela…
— Tiens donc.
— C’est où le Venezuela ?
— Au sud. On y va.
— C’est notre but ?
— Non, mais on passera par là. Je pense.
— Pourquoi ?
— Je sais pas… Ca me plairait.
— Et Hendrix ?
— Ca lui plairait aussi je pense.
— Et y aura-t-il du méchoui là-bas ?
— Sans doute. Je t’avoue que je n’y ai pas réfléchi.
Bangs vient à notre rencontre. Un petit type avec des lunettes noires et une peau blanche comme la mort. Très brun. Qui s’habille toujours en gris. Sans la poussière rouge
qui maquille sa dégaine, on croirait que Bangs est sorti d’un vieux cliché noir et blanc. Inspecteur New-Yorkais des années 50, en pleine filature. Et tout ce qui va avec : imper usé,
chapeau de feutre et bloc note. On l’a ramassé y a trois semaines au bord de la route. Il faisait du stop, dans le même accoutrement. Sans bagages. « Vous allez où ? ». « Où
vous pouvez m’emmener ? ». « Partout ». « Très bien, dans ce cas, je vais partout alors ».
— Monsieur Blondin ! Vous de retour.
— Aussi perspicace que notre chère Curandera, à ce que je vois.
Elle me décoche un œil mauvais. Je lui fais un clin d’œil. Du coup, elle vient se ficher dans mes pattes.
— Monsieur Hendrix m’a demandé de venir vous chercher, monsieur Blondin. Il veut vous faire part d’une de ses découvertes.
La Curandera me regarde d’un air perplexe. Elle n’est manifestement pas au courant.
— A propos de ?
— Je ne sais pas, monsieur Blondin. Il m’a juste demandé de venir vous chercher.
Je hoche la tête. Et je me demande quelle composition magique est encore sortie de son imagination de doux dingue.
— Où est-il ?
— Il ne se trouve pas loin de ce rocher, là-bas.
Je regarde la direction qu’il me montre. Derrière le campement, jusqu’à l’horizon. Rien. Hormis de la poussière et des rochers.
— Si tu le dis.
Et je hoche à nouveau la tête.
On traverse tous les trois le campement. Bowie et Cobain sont toujours en pleine partie. Bowie est à trois coups du mat, mais Cobain s’obstine à chercher un coup de
défense.
Je lui fais :
— C’est fini, Cobain. Venez plutôt avec nous, tous les deux : on va voir Hendrix.
Cobain dit « oui, oui » mais son regard est absent, bien trop obstiné à trouver son coup qui n’existe pas. Bowie a déjà eu le temps de nous détailler de la tête
aux pieds, cinq fois chacun. Avec son petit regard mobile. Je lui envoie un clin d’œil. Et il me renvoie son regard du Mont Fuji pendant une fraction de seconde. Avec les esprits de la forêt à
l’intérieur. Juste le temps pour moi de le capter. Il reste imprimé sur ma rétine quelques instants et je souris.
Je souhaite bon courage à Cobain et j’emboîte le pas de Bangs qui s’éloigne en grandes enjambées courbé contre un vent de face imaginaire. La Curandera
me suit en roulant des épaules. On marche bien un quart d’heure comme ça. Le temps pour la Curandera de nous dire au moins trois fois combien elle a faim.
On tombe finalement sur un Hendrix accroupi avec des vautours autour d’une charogne. En pleine conversation. Une guitare acoustique de gitan dans les bras : il leur
joue un air et chante tout bas. Et les vautours se pètent la panse en piaillant.
La Curandera s’approche en position de chasse et bondit vers les vautours qui s’envolent en laissant quelques plumes. Hendrix caresse
doucement la tête de la Curandera avec ses fines mains calleuses. Et elle se roule sur le dos en ronronnant. Je viens m’asseoir de l’autre côté et j’avise le cadavre.
— Coyote, fait Hendrix.
— Plus très frais, on dirait, déclare Bangs. Il soulève une patte antérieure, découvre des rampants qui grouillent et un petit mulot qui s’éloigne à toute vitesse dans le
désert. On s’arrête tous pour contempler cette fuite irrationnelle. Ce petit mulot qui file à toute allure et un vautour qui vient le cueillir comme une petite fleur du désert, délicatement entre
ses serres, puis s’arrête quelques mètres plus loin pour en faire son dîner.
— Plus très frais, répète Bangs en notant quelque chose sur son carnet.
Il doit être content de trouver une scène de crime avec sa dégaine. J’hésite à lui demander si il veut un peu de ruban jaune. J’en ai dans la voiture.
On finit par laisser le cadavre aux vautours et aux insectes. La Curandera a tué quelques mille-pattes pour se maintenir en forme mais n’a pas touché à
la viande.
— Y a du méchoui, ce soir, les mecs. J’allais pas attraper une saleté avec cette pourriture.
On rigole. Hendrix appelle Bangs derrière nous qui est resté accroupi, son carnet en main. Avec cet air du type en pleine ébullition intellectuelle, un peu comme Cobain
tout à l’heure, mais plus enthousiaste. Il époussète son imper et nous rejoint. A grandes enjambées, toujours plié contre un vent de face imaginaire.
Hendrix tape contre sa guitare, l’air préoccupé. Il répète tout au long du voyage : « C’est pas bon, Blondin, c’est pas bon, Blondin, c’est vraiment pas
bon : un coyote mort. Et j’ai rien réussi à lire dans ses entrailles, en plus ».
Je hausse les épaules.
Quand la nuit tombe, on casse la croûte. Surtout la Curandera qui lèche tous les os que je lui donne.
— Je préfère quand ch’est cru, fait-elle en mastiquant un petit bout de viande.
Je la caresse. J’aime l’impression de crâne liberté qu’elle dégage. Ca lui donne une certaine présence. Elle remplit un peu le désert pour moi.
On s’est tous assis autour d’un feu qui flambe comme au temps des hobos du début du siècle, haut et fier dans le ciel étoilé. Hendrix a empoigné sa guitare
électrique, allumé le groupe électrogène et nous assène des soli telluriques, comme autant d’ondes qui viennent nous percuter de plein fouet. Réellement. Voilà pourquoi il a choisi un
ampli de basse. On est tous là, hypnotisés par Hendrix. On écoute religieusement notre musique à nous. Et je pense au tremblement de terre au Venezuela. Et je suis impatient d’aller voir
ça.
Le soleil est déjà couché depuis un bon moment quand Hendrix baisse le son. Il continue à jouer mais moins fort, comme tout le monde part se coucher.
Je décide d’aller faire un tour, aussitôt imité par la Curandera. La nuit est sombre, sans lune. Et il commence à faire un peu froid. Mes yeux s’habituent lentement à
l’obscurité. J’aperçois soudain une tâche sombre sur le sol.
— C’est moi, Blondin, fait la voix de Bowie. Assied-toi, si tu veux.
Je viens m’asseoir en tailleur à côté de lui. La Curandera vient se loger dans mes jambes et se met à ronronner.
Je dis :
— Qu’est-ce que tu fais là, Bowie ?
— Comme toi, je fais un tour.
— Allongé ?
— Je regarde les étoiles. Je fais un petit tour dans l’espace, si tu veux.
— Je vois.
Et puis je me tais. Et lui aussi.
Je reprends :
— Non, en fait, je vois pas.
Il semble réfléchir quelques instants. Et puis il lève son bras, vaguement.
— Je voyage par là, tu vois.
Et il me montre un groupement d’étoiles ou une constellation ou une galaxie. J’y connais pas grand-chose en « ciel étoilé ».
— Et comment t’appelles ces étoiles ?
Il se tait quelques instants. Alors je me tais aussi.
Finalement, il dit :
— Je ne sais pas, Blondin. Je n’ai pas besoin de nommer un endroit pour m’y rendre. On n’a pas forcément besoin de se déplacer physiquement non plus pour voyager, tu
sais.
Je réfléchis.
— Je sais pas…
— Ce n’est que mon avis.
Et puis il se lève en disant qu’il est fatigué et nous laisse la Curandera et moi à regarder les étoiles. A essayer de voyager comme ça. Mais j’y arrive pas. C’est un truc
de sédentaires, ça. Et j’ai juré qu’ils ne m’auraient pas. Oh non, ils ne m’auront pas.
La Curandera dort sur mon ventre. Je l’attrape et la porte dans mes bras comme un enfant qui dort. Elle ne se réveille pas. Et je rentre dans
le camp silencieux où ma caravane Airstream attend. Le feu n’est plus que braise. Tout le monde dort, maintenant.
Non, ils ne m’auront pas.