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Lundi 18 août 2008

Tout va bien

 

 

 

 

 

 

Lancinant.

Ma taille, mon bassin, ondulant. Comme un grand serpent charmé.

Et le bruit du galop. Grisant.

Et ma tête. Ma tête sans poids. Ma tête qui flotte sous les étoiles.

Mes yeux qui roulent, qui dévalent comme des pierres dans la descente. Sans fin.

 

Il me demande.

« Ca va ?»

 

Mais j’entends.

« Ca va. »

 

Je réponds.

« Oui moi aussi. »

 

Il se marre.

 

 

***

 

Un peu avant.

 

Jimmy donnait des pichenettes dans son Stetson, pour faire remonter les bords. Machinalement. Puis se l’enfonçait à nouveau jusqu’aux sourcils. Le bord bien droit, à l’équerre de son front, fendant son champ de vision en deux. Au niveau de l’horizon. La terre sans ciel, juste un bout du soleil rouge.

 

J’essayai de l’imiter sans succès depuis dix minutes. Mais j’y allais trop fort. Et à chaque fois mon chapeau tombait sur ma nuque, retenu par la petite cordelette. Il a continué bien après que j’ai arrêté. Une bière dans la main droite. Puis une seconde. Et ainsi de suite.

 

Le feu crépitait. J’avais fini par m’allonger sur une petite couverture et je regardais dans la même direction que Jimmy. L’horizon flouté du crépuscule.

 

« Ca bascule. »

Je lui ai dit.

 

Il n’a pas bougé. Toujours perdu dans la chorégraphie de ses mains. L’horizon. Le Stetson, visière en l’air. La bière. Le ciel sombre. Le Stetson, visière droite.

 

« Pas encore. »

Il a dit.

 

Alors on a continué d’attendre.

 

***

 

« On est bien ici dans la nuit. »

 

Il m’a regardé avec un petit sourire. Le feu éclairait légèrement son visage. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça car il faisait plus froid maintenant, et j’avais enfilé une veste. Plus pour briser le silence, sans doute.

Les chevaux devaient dormir, à présent. Ils claquaient des sabots de temps à autres. Un réflexe animal sans doute. Histoire de dire : « je suis là ». Perdu au milieu de l’immensité. Mais là quand même.

 

« Ca va pas tarder. »

Il a dit.

 

J’ai hoché la tête. Et j’ai fixé le ciel noir.

 

***

 

Jimmy traçait des sillons dans le sable, à la lueur du feu. Autour des bouteilles de bières qui s’accumulaient. Je gardais un œil pour surveiller le ciel. Il y avait quelques étoiles. Et je l’observais dessiner de l’autre. Il reliait des bouteilles de bières les unes aux autres, avec des motifs géométriques compliqués.

 

« Qu’est-ce que c’est ? »

J’ai demandé.

 

Il a continué à tracer ses motifs comme si il ne m’avait pas entendu.

 

Je me suis levé, me suis approché et j’ai regardé par-dessus son épaule. Il sentait l’eau de toilette forte en alcool. Et mon haleine sentait la bière. Je commençais à avoir chaud, finalement. Ca remontait tout le long de mon dos et ça explosait dans ma tête. J’ai fermé les yeux. Une explosion douce, muette. Une supernova dans le cerveau. Figée dans les tons rouges.

 

« C’est le système solaire. »

Il a finalement dit.

 

J’ai dit « Okay » mais je ne voyais plus que la supernova dans mon tête. Rouge, qui s’étalait lentement sur les parois de mon crâne sans fond, articulée entre des bouteilles de bières vides.

 

***

 

« T’es sûr de toi ? »

Je commençais à douter. Et j’avais vraiment froid.

On n’entendait que le bruit du vent, battant aveuglément la plaine. Le vent frais nocturne. Invisible.

 

Il m’a regardé avec ses yeux bleus, et j’ai cru voir un léger sourire se former au coin de ses lèvres.

 

Il n’a pas répondu.

 

***

 

John est arrivé un peu plus tard. On a entendu les sabots de son cheval marteler le sol pendant de longues minutes avant qu’il soit là. Ca résonnait sur la terre, ricochant sur le sol pour s’échapper dans l’air ; ça montait dans l’air en ondes sonores. Ca résonnait dans mon crâne. J’avais fermé les yeux. Mais Jimmy regardait toujours le ciel, je le savais.

 

« J’ai manqué quelque chose ? » a dit John.

 

« Pas encore » a répondu Jimmy.

 

« Pas encore »

J’ai répété.

 

***

 

Quelques jours avant.

 

« Lundi soir. »

 

John et moi, on a regardé Jimmy, avec un air ahuri.

 

« Quoi, lundi soir ? »

J’ai demandé.

 

« C’est pour lundi soir. »

Il a dit.

 

John a sauté de sa chaise et a foncé dehors. Il a pointé le ciel. On l’a suivi.

 

« A nous deux ! »

Il a crié.

 

Quelques passants l’ont regardé, l’œil torve.

 

Ca a réveillé un vieux sur un banc de son balcon colonial. Il nous a regardés avec un air ahuri. En mâchant son dentier. John lui a fait signe de lever les yeux vers le ciel.

 

« Là haut ! »

 

Le vieux a regardé mais son dos était trop courbé pour qu’il puisse encore voir le firmament.

 

John et Jimmy se sont marrés. On est rentrés.

 

 

***

 

 

Quelques mois avant.

 

On était tous les trois accoudés au bar. Vide. Comme toujours. On habitait dans le passé. Physiquement dans le passé. Notre ville, c’était une photo en noir et blanc. Notre bar, c’était une peinture couverte de toiles d’araignées. Aux couleurs fades, passées. Trop fatiguée des siècles, des milliers d’années dans le grenier de l’humanité.

 

Et on était trois clampins qui passaient leur vie de gardiens de musée à s’emmerder. A faire comme tout le monde.

Boire, manger et rentrer les têtes de bétails.

 

Jimmy a dit que son oncle viendrait le voir, la semaine prochaine.

 

« Qu’est-ce qu’il fait ton oncle ? »

J’ai demandé.

 

« Où est son ranch ? »

John a ajouté.

 

Jimmy a répondu.

« Il travaille à la Nasa. »

 

Et puis il a dit :

« Faut que j’y aille. »

 

Il a agité sa main pour nous dire « Salut ».

 

On l’a regardé descendre de sa chaise, et marcher tranquillement jusqu’à la rue, faire grincer les portes millénaires typées « saloon », regarder à gauche puis à droite, cracher par terre, traverser la route, puis disparaître.

 

John a fini son verre cul sec.

 

John m’a demandé :

« Une autre ? »

 

***

 

Longtemps avant

 

 

J’avais passé la journée devant notre poste de télévision tout neuf. J’étais fasciné. La finition en bois, les trois boutons qu’on tournait sur le côté.

 

Ma mère avait fait un gâteau pour l’anniversaire de Jimmy. Il était arrivé en début d’après-midi. Avec son tout premier Stetson. Pour ses huit ans. Déjà, il avait commencé à le triturer. Déjà, il parlait peu. Puis John était arrivé.

Armstrong a dit :

« Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité. »

 

Jimmy a soufflé les bougies sans les regarder. Il gardait un œil sur le poste de télévision. Il a ouvert ses cadeaux, a dit « merci » et les a laissés sur la table. Il a mangé sa part de gâteau devant l’écran. On est allés le rejoindre avec John.

 

Jimmy s’est confié à nous.

« Je serai astronaute plus tard. »

 

Il avait la mine grave. La maturité l’avait eu bien avant nous.

 

John et moi, on s’est marrés.

 

Jimmy n’a plus décroché un mot de la soirée.

 

***

 

Retour au présent.

 

On fonce tous les trois, dans la plaine. Comme des fous. On traverse les champs à brides abattues.

 

Lancinant.

Comme le galop du cheval qui travaille mon corps. Je me concentre comme je peux à coller au maximum à sa danse. Mon dos tourne sous les roulements de ses muscles. Ca mélange l’alcool dans toutes mes veines.

 

John crie derrière nous.

« A nous deux ! »

 

Jimmy fonce, concentré.

 

Je regarde en face de nous cette traînée de feu qui tombe du ciel, qui le fend d’un sillon rouge.

 

J’ai chaud et le vent me fouette le visage.

 

La traînée de feu disparaît petit à petit, et seule une lumière tombe. Tout doucement.

 

Jimmy accélère, John aussi. Je les suis.

 

Mes yeux roulent toujours, cavalent sans fin.

 

Je plisse les yeux pour essayer d’apercevoir les types dans la navette. Les aventuriers. Les astronautes qui reviennent triomphant de leur campagne de l’Espace. Ces types qui ont vu le monde d’en haut. Qui m’ont vu : Jimmy, John et moi. Comme des petits points, sur la terre, mélangés aux autres petits points invisibles.

 

« Ca va ? »

Jimmy demande.

 

« Ca va ! »

John hurle debout sur les étriers.

 

Je réponds dans ma tête.

« Ca va »

 

Et je souris.

Par Nox
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Lundi 23 juin 2008

Ce pompiste est vraiment crasseux.

A tel point qu’on distingue sur sa peau hâlée des traces de suie et de gras presque fossilisées. Ses bras indolents et courtauds, huileux, luisent au soleil comme le mirage de la route sous la chaleur.  Sa barbe s’agglomère en îlots secs et frisotés, jetés aléatoirement sur ses joues rougeaudes : Une mer rouge sur laquelle flotteraient des poignées de poils pubiens, préalablement traînés dans le sable, baignés dans la boue, et ensuite égrenés comme les pétales d’une marguerite par une main juvénile. Une main juvénile viciée à jamais. On ne peut pas toucher à cette barbe sans être perverti pour l’éternité.

 

Le voilà qui crache à ses pieds. La moitié du mollard n’ira pas plus loin que son menton. Il s’entortille dans sa toison, se sépare en deux filets de bave noirâtre dont l’un tombe en yoyo jusqu’au sol. L’autre coule péniblement du menton à la gorge jusque sur le torse et vient disparaître dans une salopette jaunâtre et rapiécée – uniforme de travail – laissant une trace baveuse, une route brillante sur la peau sale. L’homme ne s’en soucie pas le moins du monde et continue sa besogne.

 

Avec une justesse étonnante, il sifflote entre ses chicots Sweet Home Alabama, que de vieux haut-parleurs usés diffusent au dessus-de lui. Et il tape du pied sur le goudron taché d’essence comme pour maintenir la cadence. Son bassin fait des mouvements circulaires obscènes, alors qu’il ponctue de « yeaaah » et de « ouuh » son interprétation personnelle du standard de Lynyrd Skynyrd. De sa main droite, il tient la machine qui pisse son essence dans le réservoir de ma Buick noire. Et de la gauche, il s’appuie sur le coffre de ma décapotable, sa paluche pleine de gras. Une casquette des Giants est vissée sur ses cheveux collés de sueur. Histoire de parachever le tableau. Rien ne m’est épargné.

 

Je l’observe à travers mon rétroviseur, à travers mes lunettes de soleil. Ses mains sur ma Buick Skylark de 1953. Son visage apathique.

 

Les pubs ont remplacé Lynyrd Skynyrd à la radio.

 

Sacrée voiture que vous avez là. 

 

Et il tape avec sa main sur la carrosserie, comme pour me dire qu’elle est solide. Je ne réponds pas.

 

Ce pompiste est vraiment crasseux.

Au fond, ce n’est pas sa crasse qui me gêne, la propreté de ma voiture n’est pas mon souci principal. C’est plutôt cette négligence, cette façon de se complaire dans son existence servile. D’accepter sa vie sédentaire sur ce bout d’interstate désert, au guichet de sa station cubique. Une enseigne Maverik délabrée dont le « M » s’accroche encore tant bien que mal au reste du mot. Il doit partager sa vie devant la télé entre ses matchs des Giants, Fox News et les pornos, dont sa boutique est truffée. Dix pleins par jour, trois coups de téléphone, sept barres de chocolat, et une demi-heure du gros cul d’Oprah Winfrey sur sa télé. Sa journée type.

 

Oui, ce pompiste est vraiment crasseux.

Et son existence insignifiante. A mendier ses journées contre un salaire de misère. La saleté n’est qu’une façade. Une façon d’accorder le contenant au contenu. La misère au dedans, la misère au dehors.

J’attrape une paire de lunettes Police pour remplacer mes Ray-Ban. Comme si la lumière avait changé imperceptiblement : elle est plus aveuglante maintenant. A moins que ce ne soit l’observation du pompiste qui ait fatigué mes pauvres yeux. Il me faut des verres plus sombres. A le regarder par le rétroviseur, j’ai presque l’impression qu’il pisse directement dans mon réservoir. Il est tellement près de ma carrosserie. Il me tourne quasiment le dos, pendant qu'il fait son affaire, tant et si bien que je ne vois plus la pompe. Il peut avoir ouvert sa braguette et sorti son engin pour le fourrer dans le trou. C’est pile à hauteur. Et avec les images de ses revues en tête, et un peu d’imagination, il pourrait définitivement souiller ma voiture.

Le tintement métallique de la pompe contre l’anneau métallique du réservoir me rassure. Il la secoue avec énergie. Méticuleux. Pour que les dernières gouttes ne s’échappent pas. Il lui fait cracher le précieux liquide. Je ne serais pas étonné qu'il se réserve la dernière larmette. Qu'il la ramasse du bout du doigt et la porte à sa langue, avec un sourire extatique.
Je tourne légèrement la tête pour vérifier le prix affiché au compteur. Et je me dis que ce monde sédentaire tente d’asservir par tous les moyens les marginaux : L’autre race, celle du nomade. Le voyageur libre.
Ils ne m’auront pas, j’en fais le serment.

J’annonce que je vais payer en carte. Il se nettoie les mains avec un mouchoir qu’il a sorti d’une poche ventrale sur sa salopette. Un bout d’essuie-tout qui est encore plus gras que le bonhomme. Il répond que son appareil est à l’intérieur et qu’il ne peut pas me l’apporter. Je soupire, fais mine de chercher dans mon sac. Et je l’observe qui rentre dans son cube clignotant. Il traîne la patte gauche maintenant. C’était la droite quand je suis arrivé. Cet homme est tellement accablé que de son corps tout entier jaillissent des handicaps entropiques. Il passe devant son chien. Langue pendante, l’animal est couché au pied d’une chaise de jardin en plastique bleu. Un petit bouledogue paisible au regard amorphe.

Pompiste rentre dans sa boutique, la sonnette tinte et le panneau Open rose clignote de façon aléatoire. Et moi je cherche toujours dans mon sac. Le ventilateur de la climatisation se met en marche. Pompiste attend. Le chien me jette un regard et dit :

Tu ne vas pas payer, n’est-ce pas ?

J’avise l’animal et je lui réponds :
Pourquoi tu me poses la question ? Tu l’as su dès que tu as entendu ma voiture arriver.

You can’t win, mon pote. You can’t win.

Salut l’ami, mes amitiés à ton maître.

J’appuie un grand coup sur l’accélérateur et ma Skylark démarre en trombes, dans un ronflement du vieux moteur qui manque de s’étouffer. Pompiste et son chien me jettent un œil placide et suivent mon départ de la tête. Sans plus d’intérêt. Pompiste est sans doute déjà en train d’attraper son téléphone pour prévenir la police. Mais il sait très bien que les sheriffs locaux ont autre chose à faire que de sortir sous le cagnard jouer au cow-boy après un voleur d’essence. Elle est loin l’époque où on pendait les voleurs de chevaux. Le monde entier méprise voyageur et monture désormais. La sécularisation a commencé. Et sournoise, elle fait son chemin sans qu’on n’y puisse rien faire. Quelque part, je suis fier d’être un des derniers représentants de l’espèce noble : le sauvage qui ne se fera jamais dompter. Le bison qu’on n’attrape pas, celui qui meurt à la vue de l’enclos.

 

Comme hier, le goudron semble bouillir. Comme le blanc d’un œuf au plat. Brouillé par le soleil. Ca glougloute sous les roues de ma Skylark qui dévale la ligne droite. A gauche, la rocaille, à droite la rocaille. Rouge, carmine. Les entrailles de la terre à nu. Je roule sur les entrailles de la terre. Et tout le monde s’en fiche.

Je croise encore ces accablés : voiture barricadée, ceinture bouclée. Sertis dans leurs voitures, des hommes sans reflet. Et la clim’ qui tourne plus fort que le moteur de leur berlines. Et leurs mines fatiguées, écrasées par la chaleur du désert qui prend cet interstate à la gorge. Et cette radio qui tourne, sur les infos-trafic aux abords des bretelles, et les bulletins-météo qui les accablent toujours plus à coups de degrés supplémentaires. Mais moi, oh non ! Moi le Jack Black Rock’N’Roll ; je ne tomberai pas dans le panneau du sédentaire. Je ne me fixerai pas dans son existence de misère. Le hobo n’est pas soumis. Je trace ma route avec mes amis.

Voilà, j’y suis. C’est un chemin tracé par nos soins comme toujours, indiqué par notre panneau : une borne kilométrique sculptée et peinte par Simone. Une danseuse sur le toit de sa voiture. Une ligne de parisienne et ses mains, sa tête tournée vers le ciel. Elle tient le monde. Atlas moderne, sans muscle et sans effort. Et sur le socle, peint à la va-vite : « 88 ».
Je sors de l’interstate, emprunte doucement le chemin. La séance de tape-cul dans la Buick dure une demi-heure jusqu’au campement. Notre campement, c’est un joyeux fourre-tout.
Tentes canadiennes et tipis indiens se disputent autour de nos caravanes, Airstream pour la plupart. Un mélange improbable de toiles et de fuselage de navettes spatiales. Cro-Magnon et Sapiens Sapiens réunis : Tous les renégats sont là à s’occuper.

Hendrix a branché l’ampli sur le groupe électrogène. Sa guitare sur son ampli. Ampli de basse bien entendu. C’est une manière de ressentir l’harmonie des mouvements telluriques. Hendrix est un grand gaillard qui se trimballe toujours avec une chemise à carreaux, quelque soit le temps. J’aime beaucoup Hendrix. Hendrix ne calcule pas. Hendrix fait. Il nous joue sa musique chaque jour et nous, nous l’écoutons. Ses trouvailles, ses compositions, ce sont souvent elles qui décident de notre prochaine destination.

Près d’un tipi, sur deux chaises de jardin en plastique, branlantes, et la table assortie : Cobain et Bowie en pleine partie d’échecs. Je vois d’ici le jeu rougi par la poussière. Et je peux même te dire que c’est Bowie qui est en train de gagner. Mais rassure-toi, je ne le vois pas d’ici. C’est juste que jamais personne ne l’a battu. Bowie est un petit gros à lunettes. Tu penses toujours qu’il est en train de paniquer. Toujours un regard type animal traqué, ses tempes mouillées de sueurs froides. Et pourtant, il est serein, l’animal : C’est une montagne de sérénité. Une sorte de mont Fuji qu'on aurait dans le campement. Livré avec les temples zen. En plus petit bien sûr, et avec des lunettes sur ses gros yeux ronds.

Le reste du campement est fait de cris et d’éclats de rire. De chiens qui jouent et de gosses qui chantent. Toute une équipe que les sédentaires auront jamais. Je m’en porte garant.

Ma joyeuse bande de freaks, mes routiers.

Je gare ma voiture dans un nuage de poussière à côté des autres. Cobain me fait un signe avec son bras blanc décharné. J’enlève mes lunettes et je lui réponds par un grand sourire. C’est la Curandera qui vient m’accueillir. Elle saute sur le capot de la Skylark sans faire de bruit et me regarde à travers le pare-brise. Elle s’assoit, digne, et commence à se lécher la patte.

 — Alors, on était en balade, Blondin ? 

 

La Curandera se lèche toujours la patte. Comme pour me dire qu’elle prend des nouvelles, histoire de. Je lui dégotte un petit sourire que je veux énigmatique.

 

— T’es perspicace ma grande.

— Très drôle blondin. Tu t’es arrêté dans un ciné qui retransmettait l’intégrale de Laurel et Hardy ?

Je tape un coup dans le volant.

— Carburant. Le ciné, très peu pour moi. Rester coincé dans une salle pendant deux heures, dans le noir, figé dans la misère du statique. Je préfère encore me changer en statue. T’es déjà allé au ciné, ma grande ?

Elle fait mine de réfléchir. Sort ses griffes sous sa gueule. Abat sa patte griffe ouverte vers la peinture de la Skylark. Avant de les rétracter au dernier moment. J’ai dû ciller car elle esquisse un petit sourire malicieux.

— Non, pas que je me souvienne, Blondin. Mais un jour sans doute… un jour.

J’attrape mon sac, fourre mes clés dedans, ouvre la portière et sort lestement de ma voiture, pieds nus sur le sable encore chaud du crépuscule. Je jette un œil inquisiteur sur le désert derrière moi. Du vent. Matérialisé par une petite poussière rouge fine, qui s’illumine dans les rayons du couchant et part en tourbillons légers au-dessus du sol. Comme de petites langues de poussière qui tentent de s’envoler. Dans un ciel irréel. Noir, tout à l’est. Personne. Je n’ai pas été suivi. Seules ces langues qui sifflent en s’engouffrant dans les rochers. Et les cris familiers du feu-de-camp.

La Curandera miaule dans mes pattes, elle fait ses griffes dans les ourlets de mon pantalon. Il va falloir que j’en change. Il est tout déchiré façon Robinson Crusoé. J’aimerais pas qu’on m’identifie à la figure d’un naufragé. Le voyageur coincé. Le solitaire qui fait le tour de son cachot. Enfermé dans l’immensité de l’océan. Cette mort à petit feu : non merci.

— Allez Blondin. Fais pas de vieux os ici. C’est méchoui, ce soir.

— En voilà une bonne nouvelle. Le vrai repas du nomade.

— Si ça te fait plaisir. Je ne me pose pas ce genre de question. C’est de la viande.

— Si, ça me fait plaisir.

Et la voilà, qui déambule devant moi, de sa démarche féline, queue en l’air, tout en sautillements et en fierté sobre. Je la suis.

 

Je la questionne :

— Qu’est-ce qui s’est passé aujourd’hui ?

— La routine : Bowie a gagné aux échecs, au go. Hendrix a dit que la terre avait tremblé au Venezuela…

— Tiens donc.

— C’est où le Venezuela ?

— Au sud. On y va.

— C’est notre but ?

— Non, mais on passera par là. Je pense.

— Pourquoi ?

— Je sais pas… Ca me plairait.

— Et Hendrix ?

— Ca lui plairait aussi je pense.

— Et y aura-t-il du méchoui là-bas ?

— Sans doute. Je t’avoue que je n’y ai pas réfléchi.

Bangs vient à notre rencontre. Un petit type avec des lunettes noires et une peau blanche comme la mort. Très brun. Qui s’habille toujours en gris. Sans la poussière rouge qui maquille sa dégaine, on croirait que Bangs est sorti d’un vieux cliché noir et blanc. Inspecteur New-Yorkais des années 50, en pleine filature. Et tout ce qui va avec : imper usé, chapeau de feutre et bloc note. On l’a ramassé y a trois semaines au bord de la route. Il faisait du stop, dans le même accoutrement. Sans bagages. « Vous allez où ? ». « Où vous pouvez m’emmener ? ». « Partout ». « Très bien, dans ce cas, je vais partout alors ».

 

— Monsieur Blondin ! Vous de retour.

— Aussi perspicace que notre chère Curandera, à ce que je vois.

Elle me décoche un œil mauvais. Je lui fais un clin d’œil. Du coup, elle vient se ficher dans mes pattes.

 

— Monsieur Hendrix m’a demandé de venir vous chercher, monsieur Blondin. Il veut vous faire part d’une de ses découvertes.

La Curandera me regarde d’un air perplexe. Elle n’est manifestement pas au courant.

— A propos de ?

— Je ne sais pas, monsieur Blondin. Il m’a juste demandé de venir vous chercher.

Je hoche la tête. Et je me demande quelle composition magique est encore sortie de son imagination de doux dingue.

— Où est-il ?

— Il ne se trouve pas loin de ce rocher, là-bas.

 

Je regarde la direction qu’il me montre. Derrière le campement, jusqu’à l’horizon. Rien. Hormis de la poussière et des rochers.

 

— Si tu le dis.

 

Et je hoche à nouveau la tête.

 

On traverse tous les trois le campement. Bowie et Cobain sont toujours en pleine partie. Bowie est à trois coups du mat, mais Cobain s’obstine à chercher un coup de défense.

 

Je lui fais :

— C’est fini, Cobain. Venez plutôt avec nous, tous les deux : on va voir Hendrix.

Cobain dit « oui, oui » mais son regard est absent, bien trop obstiné à trouver son coup qui n’existe pas. Bowie a déjà eu le temps de nous détailler de la tête aux pieds, cinq fois chacun. Avec son petit regard mobile. Je lui envoie un clin d’œil. Et il me renvoie son regard du Mont Fuji pendant une fraction de seconde. Avec les esprits de la forêt à l’intérieur. Juste le temps pour moi de le capter. Il reste imprimé sur ma rétine quelques instants et je souris.

Je souhaite bon courage à Cobain et j’emboîte le pas de Bangs qui s’éloigne en grandes enjambées courbé contre un vent de face imaginaire. La Curandera  me suit en roulant des épaules. On marche bien un quart d’heure comme ça. Le temps pour la Curandera de nous dire au moins trois fois combien elle a faim.

 

On tombe finalement sur un Hendrix accroupi avec des vautours autour d’une charogne. En pleine conversation. Une guitare acoustique de gitan dans les bras : il leur joue un air et chante tout bas. Et les vautours se pètent la panse en piaillant.

La Curandera s’approche en position de chasse et bondit vers les vautours qui s’envolent en laissant quelques plumes. Hendrix caresse doucement la tête de la Curandera avec ses fines mains calleuses. Et elle se roule sur le dos en ronronnant. Je viens m’asseoir de l’autre côté et j’avise le cadavre.

— Coyote, fait Hendrix.

— Plus très frais, on dirait, déclare Bangs. Il soulève une patte antérieure, découvre des rampants qui grouillent et un petit mulot qui s’éloigne à toute vitesse dans le désert. On s’arrête tous pour contempler cette fuite irrationnelle. Ce petit mulot qui file à toute allure et un vautour qui vient le cueillir comme une petite fleur du désert, délicatement entre ses serres, puis s’arrête quelques mètres plus loin pour en faire son dîner.

— Plus très frais, répète Bangs en notant quelque chose sur son carnet.

Il doit être content de trouver une scène de crime avec sa dégaine. J’hésite à lui demander si il veut un peu de ruban jaune. J’en ai dans la voiture.

 

On finit par laisser le cadavre aux vautours et aux insectes. La Curandera a tué quelques mille-pattes  pour se maintenir en forme mais n’a pas touché à la viande.

— Y a du méchoui, ce soir, les mecs. J’allais pas attraper une saleté avec cette pourriture.

On rigole. Hendrix appelle Bangs derrière nous qui est resté accroupi, son carnet en main. Avec cet air du type en pleine ébullition intellectuelle, un peu comme Cobain tout à l’heure, mais plus enthousiaste. Il époussète son imper et nous rejoint. A grandes enjambées, toujours plié contre un vent de face imaginaire. 

Hendrix tape contre sa guitare, l’air préoccupé. Il répète tout au long du voyage : « C’est pas bon, Blondin, c’est pas bon, Blondin, c’est vraiment pas bon : un coyote mort. Et j’ai rien réussi à lire dans ses entrailles, en plus ».

Je hausse les épaules.

 

Quand la nuit tombe, on casse la croûte. Surtout la Curandera qui lèche tous les os que je lui donne.

— Je préfère quand ch’est cru, fait-elle en mastiquant un petit bout de viande.

Je la caresse. J’aime l’impression de crâne liberté qu’elle dégage. Ca lui donne une certaine présence. Elle remplit un peu le désert pour moi.

On s’est tous assis autour d’un feu qui flambe comme au temps des hobos du début du siècle, haut et fier dans le ciel étoilé. Hendrix a empoigné sa guitare électrique, allumé le groupe électrogène et nous assène des soli telluriques, comme autant d’ondes qui viennent nous percuter de plein fouet. Réellement. Voilà pourquoi il a choisi un ampli de basse. On est tous là, hypnotisés par Hendrix. On écoute religieusement notre musique à nous. Et je pense au tremblement de terre au Venezuela. Et je suis impatient d’aller voir ça.

Le soleil est déjà couché depuis un bon moment quand Hendrix baisse le son. Il continue à jouer mais moins fort, comme tout le monde part se coucher.

Je décide d’aller faire un tour, aussitôt imité par la Curandera. La nuit est sombre, sans lune. Et il commence à faire un peu froid. Mes yeux s’habituent lentement à l’obscurité. J’aperçois soudain une tâche sombre sur le sol.

 

— C’est moi, Blondin, fait la voix de Bowie. Assied-toi, si tu veux.

 

Je viens m’asseoir en tailleur à côté de lui. La Curandera vient se loger dans mes jambes et se met à ronronner.

 

Je dis :

— Qu’est-ce que tu fais là, Bowie ?

— Comme toi, je fais un tour.

— Allongé ?

— Je regarde les étoiles. Je fais un petit tour dans l’espace, si tu veux.

— Je vois.

Et puis je me tais. Et lui aussi.

Je reprends :

— Non, en fait, je vois pas.

Il semble réfléchir quelques instants. Et puis il lève son bras, vaguement.

— Je voyage par là, tu vois.

Et il me montre un groupement d’étoiles ou une constellation ou une galaxie. J’y connais pas grand-chose en « ciel étoilé ».

— Et comment t’appelles ces étoiles ?

Il se tait quelques instants. Alors je me tais aussi.

Finalement, il dit :

— Je ne sais pas, Blondin. Je n’ai pas besoin de nommer un endroit pour m’y rendre. On n’a pas forcément besoin de se déplacer physiquement non plus pour voyager, tu sais.

Je réfléchis.

— Je sais pas…

— Ce n’est que mon avis.

Et puis il se lève en disant qu’il est fatigué et nous laisse la Curandera et moi à regarder les étoiles. A essayer de voyager comme ça. Mais j’y arrive pas. C’est un truc de sédentaires, ça. Et j’ai juré qu’ils ne m’auraient pas. Oh non, ils ne m’auront pas.

 

La Curandera dort sur mon ventre. Je l’attrape et la porte dans mes bras comme un enfant qui dort. Elle ne se réveille pas. Et je rentre dans le camp silencieux où ma caravane Airstream attend. Le feu n’est plus que braise. Tout le monde dort, maintenant.

 

Non, ils ne m’auront pas.

 

 

Par Nox
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Samedi 24 mai 2008

Je dois faire partie de ces personnes absolument prévisibles qui abreuvent les films et les livres de clichés, mais ma campagne me manque. Elle me manquait déjà avant que j’en parte. Elle m’a manquée dès que j’ai su que j’allais la quitter. Comme si du jour au lendemain je m’étais rendu compte de sa valeur. La France, le plus beau pays du monde. C’est ce qu’on dit. Seulement, moi je suis danois. Je veux dire, je suis né là-bas. Oui, le pays des Vikings et des Drakkars. Montrez-moi la Muraille de Chine ou les Chutes du Niagara, je veux simplement revoir le pommier tordu qu’il y avait au fond du jardin de Nis. C’est vraiment stupide parce que j’aime voyager et surtout parce que ce pommier était déjà malade il y a vingt ans. A l’heure qu’il est ce ne doit plus être qu’un tronc mort.

Je ne me rappelle même pas pourquoi je suis parti mais j’en connais qui avaient de bonnes raisons de s’en aller. Par exemple, Jorge, un allemand de Bavière que j’ai rencontré à Rio. Il s’était mis en tête que Copa Cabana était la plus belle plage du monde. C’était un fan de foot. Son père était alcoolique et sa mère, qui se prostituait, payait les bières de son mari. Il était parti comme ça, sur un coup de tête, après avoir vu jouer Socrates à la Coupe du Monde 1986. Il regardait le match du Brésil contre la Pologne avec son père (et ses bières) qui s’était exclamé : « Tous des bougnouls ! ». Jorge avait répondu : « Tu ne comprends rien au football samba ». Et que c’était pour ça que l’Allemagne était aussi mauvaise. Son père l’avait cogné, alors il était parti en hurlant : « Je te ramènerai du sable de Copa Cabana, le vrai berceau du foot ». « Va crever », avait répondu son paternel en décapsulant une nouvelle bouteille de bière. Jorge me disait qu’il regrettait un peu de ne pas avoir pris le temps de dire au revoir à sa mère. Il était trop fauché pour retourner au pays maintenant. J’avais refusé de lui prêter de l’argent. Fallait que je pense à rentrer moi aussi. Mais Jorge c’était surtout un sacré mythomane. Il était noir, ne parlait pas un mot d’allemand et le patron du bar lui avait dit : « Ricardo, la ferme. Tu fais fuir mes clients ». Tout ça pour dire que je ne connaissais pas le contexte familial de Ricardo, mais Jorge, lui, il avait des raisons de partir.

Seulement, je ne crois pas qu’on parte de sa campagne après un raisonnement fondé sur la logique implacable d'arguments rationnels. L’exode rural, c’est terminé : ce temps où les lumières de la ville attiraient les jeunes provinciaux comme autant de rubans anti-mouche. Toute une génération écartelée entre la terre d’origine, la patrie, le « Heimat » et sa propre fuite. Ceux qui continuent à partir n’ont pas compris qu’on avait changé d’époque. Ca m’a longtemps torturé, mais on vit bien à la campagne de nos jours. Et encore mieux dans le Jutland du sud.
Je ne suis pas parti à cause d'un "contexte familial difficile", expression galvaudée refuge des médiocres, prétexte aux atermoiements de l'égo. Non, je ne cherche aucune excuse. J’aimais mon père et mon père m’aimait, j’aimais ma mère et ma mère m’aimait. J’avais des amis que j’aimais et qui m’aimaient aussi. Je crois que si je suis parti, c’est parce que tout le monde m’aimait et que j’aimais tout le monde. Une sensation de vie parfaite, parfaitement étouffante.
J’ai fait un bisou à ma mère et j’ai pris mon père dans mes bras à l’aéroport. Ma mère m’a dit qu’elle m’aimait et mon père l’a dit avec son regard. Je leur ai répondu que je les appellerais en arrivant. Ca fait un bout de temps que je suis arrivé maintenant, je ne les ai jamais appelés.

Paris, c’est Copenhague en pire. Personne ne parle danois, et je vous souhaite bon courage pour trouver quelqu’un qui bredouille trois mots d’anglais. J’y suis resté sept ans, j’ai eu quelques enfants et puis je suis parti. Trop gris, trop sale et trop français. Voilà, j’avais vu le plus beau pays du monde. J’ai embrassé les mères et je leur ai dit que je leur enverrais de l’argent pour élever les gosses.

Être Coordinateur monde des Business Units chez Colgate, ça vous permet de voyager. J’ai sillonné au hasard des rendez-vous Shanghai, Johannesburg ou Hawaï pendant treize ans, profitant pour visiter le coin à chaque fois. J’aurais bien aimé être né dans un de ces endroits. Ca m’aurait permis de les apprécier réellement. Je suis un touriste parfaitement moyen. Le genre de touriste qui dit : « Oh regarde le beau palmier ! », ou qui attrape le guide par la manche en lui hurlant, surpris, dans l’oreille : « C’est un vrai singe ? ». Oui, bien sûr que c’en est un. Et c’est bien parce que je suis danois que ça me surprend. Comme tous ces touristes, l'auréole fière sous le bras, qu’on voit s’exclamer à Paris sur la 6 : « Oh ! Look ! The Eiffel Tower ! » devant une faune de locaux émoussés. Comme ce couple d’italiens perdus, casque rouge à cornes poilues vissé sur le crâne, qui avait sonné à la maison quand j’avais une dizaine d’années. Ils parlaient dans un anglais affreux et demandaient où on pouvait voir la sirène d'Andersen.
On est stupide dans un endroit qu’on ne connaît pas. On ne peut l'éprouver, on l’apprécie comme on apprécie une bonne glace au chocolat. Une fois que c’est terminé, on vit sans. Sans problème.
Ca m’a un peu fait la même chose quand un de mes fils a cherché à me rencontrer. J’ai reçu une lettre. Vingt ans, c’est l’âge auquel on se pose des questions sur ses origines, il paraît. Moi, c’est l’âge où j’ai bêtement coupé les ponts. « J’aimerais te rencontrer, Papa ». C’était en substance ce que la lettre disait. Comme si j’étais une sorte d’attraction : le même désir égoïste que j’avais eu de voir la France. Seulement, je ne faisais pas partie de sa vie. Je n’ai jamais fait partie de son enfance, ni de ses racines. Ce qui l’animait c’était la curiosité malsaine du touriste.
C’est tout.
Il recevait son chèque tous les ans à Noël, ça suffisait. Jamais répondu, pas envie de l’encourager dans cette voie. Qu’il soit heureux et qu’on n’en parle plus. Après ça, je n’ai plus eu de nouvelles.

Je ne sais pas comment mes parents ont trouvé mes adresses successives mais cela fait vingt ans que je reçois deux lettres par an de ma mère. Une à Noël et une à mon anniversaire. Elle s’en souvient. Je serais bien incapable de me rappeler du sien. C’est ainsi que j’ai pu suivre toute l’évolution de la maladie de Papa. Il est mort l’année dernière. Depuis, avec les lettres de Maman, j’ai reçu des photos en noir et blanc. Enormément de photos de la maison. De l’enterrement de Papa. Du jardin et du chemin qui y accède avec ses barrières normandes. Elle s’est découvert une passion pour la photographie, après la mort de Papa. Elle me dit qu’elle regrette de ne pas avoir pensé à prendre des photos quand j’étais encore là et quand Papa était encore en vie. Ses clichés sont vraiment très beaux. Elle aurait pu être une bonne photographe. Ces photos, elles m’ont fait comprendre que le Danemark m’avait toujours manqué, surtout le Jutland et mon village.
J’aurais aimé demander à Maman de prendre le pommier en photo, mais il aurait fallu que je lui écrive. Tant pis, comme on dit. C’est trop tard de toute façon.

« Ne bougez surtout pas », fait une voix derrière mon dos. 14 h, la terrasse du restaurant est bondée et en voilà un qui veut jouer au héros. Avec appréhension, il vient doucement s’asseoir à côté de moi, sans esquisser de geste trop vif.
« Ca ne sert à rien, lui dis-je.
— Ne dites pas n’importe quoi, voyons ». Encore un qui n’a rien compris. Ce n’est pas une question d’utilité. J’ai vu ce que je voulais voir. Je serais bien allé voir le Honduras, c’est sûr. Il paraît qu’il y a de belles ruines mayas. Oui, je crois que c’est mon seul regret.
« Je ne suis pas désespéré, vous savez. J’ai fait le tour, c’est tout. »
Il me regarde d’un air incrédule. Mais je connais ses motivations. Comme tous les autres, une heure de gloire individuelle : Les caméras, la charmante reporter et les flashs des photographes. Et lui qui répond que tout le monde aurait fait la même chose à sa place, qu’il n’en doute pas.
Il fait extrêmement chaud à Toronto en été. Et ce restaurant en plein soleil sur le toit est vraiment agréable. Je regrette de ne pas avoir pu y manger un petit quelque chose danois. Rien qu’un dernier Smørrebrød.
Je lui souris. Quand on a un métier de cadre chez Colgate, on vous incite à vous faire refaire les dents. C’est l’image de marque. Comment voulez-vous correctement représenter du dentifrice si vous avez des chicots et des quenottes qui se chevauchent ? Je n’y ai pas coupé.
« Vous avez un beau sourire, me dit-il.
— Je sais », lui dis-je.
Assis sur le rebord du toit, une vingtaine d’étages me séparent du trottoir. Le restaurant a été évacué et le pompier se déplace comme un renard en me tendant sa main. J’ai été rétrogradé à un poste plus sédentaire la semaine dernière et j’ai eu un gosse le mois dernier, une petite fille. Je le sais, sa mère m’a laissé un message sur le répondeur. La douzième.
Je me dis que ca doit être un peu plus long que de tomber du pommier de chez Nis. Mais ça doit faire moins mal. Je sors de ma poche une photo que ma mère a prise. Celle du chemin avec les barrières normandes. Je la montre au pompier.
« C’est chez moi », lui dis-je.
Il sourit à nouveau, mais je sens bien qu’il est crispé. Ses yeux font l’aller et retour entre moi, la photo, mes mains et les siennes.
« Ne le prenez pas pour vous », j’ajoute.
Il serait imprécis de dire que j’ai sauté. Je me suis laissé glisser, pour voir de plus près. Le pompier n’a pas eu le temps de m’attraper. C’est comme un touriste que, finalement, je vais m’éteindre. Curiosité malsaine.

Par Nox
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Jeudi 22 mai 2008
Je me demande encore comment ca a pu arriver. Je me demande pourquoi j’ai fait ça. Je me demande si c’est vraiment moi qui ai fait ça. Ce qui devrait me préoccuper le plus maintenant c’est surtout où je vais dormir ce soir. Y a plus accueillant comme coin qu’une ruelle sombre, un paquet de cartons Wal-mart à moitié désossé, quelques éclats de verre et les relents de poubelles de la pizzeria du coin que la chaleur d’une nuit d’été te renvoie en pleine figure. Enfin, ça comporte aussi quelques avantages. Je sais que personne ne viendra me chercher ici.

L’œil du cyclone. Cet instant magique où tout est suspendu. Où tout semble converger vers toi. Où t’es sur la plaque tournante de ton existence, et où tout le monde s’en rend compte sauf toi. C’était hier pour moi. Maintenant, ma chance est passée. Et c’est la tempête qui m’éjecte sur sa périphérie comme un vulgaire carton de pizza. L’œil du cyclone, je l’ai vécu de l'intérieur. Et j’ai même aimé ça. Maintenant, ça fait bizarre de me dire que tout m’échappe. C’est une sensation extraordinaire de se laisser brinquebaler par les événements. De lâcher prise quand tout s’enchaîne sur un rythme frénétique, comme pour éprouver ta capacité à ne pas résister. Tout ça pour cet aboutissement. Une heure de ta vie. La seule heure que tu aies vraiment vécue. T’en es persuadé. Une heure suspendue, en dehors du temps. Où toutes les sensations te sont arrivées en masse. Elles t'ont frappé de plein fouet, mortifères et aphrodisiaques. Dans un ralenti stroboscopique qui t’arrache les yeux. Je me suis passé la bande de ma vie au ralenti. Comme ces vieux films Noir et Blanc des années 60. J’ai sorti la bobine du projecteur et j’ai regardé les images une par une. J’ai tenu la bande dans mes mains et je me suis vu. Et le cinéaste était un virtuose. Et moi, j’étais défoncé.

Je suis arrivé à Chicago, il y a sept ans. Sept ans et 351 jours, mon dieu, c’est bientôt notre anniversaire. Chicago et moi, on se connaît bien maintenant, je devrais peut-être fêter notre rencontre. On verra si j’y pense dans deux semaines. J’ai toujours eu horreur de planifier. O’ Hare Chicago Airport. Mon premier contact avec la ville. J’y suis retourné depuis au rythme des tournées. Mais la première impression d’un lieu, c’est quelque chose qui reste gravé dans ta mémoire pour l’éternité. On ne le regarde plus jamais de la même façon après. Comme si finalement, le premier regard était différent. Le deuxième, le troisième, le trente-septième. Tous les mêmes ils se confondent en une seule mélasse imbuvable et indigeste. On y fait plus attention, c’est fané, c’est automatique.
A l’époque, j’arrivais directement de France. Avec mes cheveux longs, Thomas et Alex. On venait de signer chez SPV Records. Vous me demanderez peut-être pourquoi un label allemand vous envoie de Paris à Chicago pour enregistrer un disque ? Il se trouve que les allemands ont plus de flair que les français, c’est tout. T’enregistres pas un disque de rock à Bourg-La-Reine ou à Leipzig. Ces villes n’ont pas « l’âme rock ».
Ils étaient venus nous chercher dans notre coin paumé après une session au Trabendo qui nous avait propulsés au rang de groupe live-qui-casse-la-baraque. J’avais surtout cassé ma guitare. Classique comme effet, mais devant un public surexcité, ça met une ambiance sans nom. Heureusement, c’était juste à la fin du concert. J’en n’avais pas de rechange. Sans ce contrat, je n’aurais jamais pu en racheter une. Ils nous ont fait venir pour enregistrer notre premier album. J’ai toujours cru que les Etats-Unis, c’était la vraie Mecque du Rock’N’Roll. Loin de la brit-pop gerbante qu’on nous servait Outre-Manche. Je n’ai pas été déçu.

L’avantage de l’anglais, c’est que c’est une langue que tu vis avant de parler. C’est pour ça qu’elle a les meilleures affinités avec la musique. Ces deux-là fusionnent comme deux âme-sœurs. C’est donc tout logiquement que je me suis mis à écrire en anglais. Tu peux dire n’importe quoi, personne ne vient te faire chier sur le sens des paroles, du moment que ça colle. Du coup, tu te permets plus de chose.
L’enregistrement s’est bien passé, on a commencé à tourner pas mal dans le vieux Sud avec notre rock old-school et psychédélique. J’en ai détruit des pédales fuzz en hurlant à me casser les cordes vocales. J’aime toujours ça.
Thomas a toujours eu une frappe de furieux et sa complicité avec Alex m’a servi des bases rythmiques en or. Les riffs venaient tout seul. On s’était arrangé pour que SPV nous loue un loft en sous-sol d’un vieil immeuble de l’Ukrainian Village. Avec tout le matos adéquat pour jammer tranquillement.

L’histoire qui suit est classique, et ça me désole. J’ai commencé par virer Alex. Parce qu’il bridait ma créativité. Et qu’une petite chinoise du Little Saigon, que j’avais repéré depuis un moment, qui était fan de notre musique, était tombée dans ses bras. Et j’ai engagé un gros type de Louisville, Burk, avec des cheveux crasseux, qui avait pour principal avantage d’être moche. Thomas est resté, mais il n’arrivait plus à sortir ses rythmiques endiablées, même si lui et Burk ne s’entendaient pas mal. C’est à cette époque que j’ai rencontré Helen.

Je vais être honnête avec toi. Que tu sois une rockstar confirmée ou un chanteur sur la pente ascendante, les groupies ne cherchent qu’à pouvoir dire à leur copine qu’elles ont couché avec toi. T’en deviens secondaire. Le mec qui a servi a épaté trois filles dans une soirée défonce lambda. Car toutes les groupies sont des junkies, c’est une des premières choses dont tu rends compte quand le succès arrive. De petites écervelées qui n’ont pas la force de vivre pour elles, et qui préfèrent dandiner leur petit cul devant la scène en espérant que tu les remarques pour qu’elles se paient du bon temps dans tes bras plein de sueur après le concert. Et ça tombe bien parce que c’est exactement ce que toi tu recherches aussi. J’ai vite compris que ces filles-là, c’étaient des puits à jouissance sans fin. Et j’ai bien joui.

Helen, je l’ai engagée pour organiser notre « SandPlanet Tour ». 32-33 ans, type manager, femme qui réussit, un physique de rêve dont elle ne profite pas, des lunettes carrées et un visage anguleux, sévère. Pas du genre à rire à nos trips de défoncés. Elle ne m’a pas du tout excité sur le coup. C’était un collaborateur. Avant, il y avait Joe, et puis maintenant c’était elle. Car elle avait plus d’envergure. Elle tenait son petit monde à la baguette, piquait des crises quand les journalistes dépassait les 5 minutes d’interview, envoyait chier les ingénieurs du son laxistes, repassait les hôtels avant notre arrivée pour que tout soit impeccable. Elle faisait bien son taf en somme. Parfaite.

La tournée a été une vraie réussite. Musicalement, ce n’était plus trop ça. J’obligeai Burke à jouer toutes les compos de la période avec Alex - il avait un bon talent d’imitateur. On le foutait dans l’ombre sur la scène. Ca me laissait plus de place. Je me limitai à une groupie par soir. J’avais bien compris que je ne pourrai pas survivre longtemps à ce rythme-là, sinon. Et il ne fallait laisser dans chaque ville qu’une seule fille qui a couché avec…. Une des règles essentielles pour entretenir sa réputation. Après 6 mois passés aux quatre coins du monde, dans tous les festivals des Etats-Unis et européens, on a tous pris un mois de vacances. On terminait sur une date à Bangkok et j’ai décidé de prendre deux semaines de vacances là-bas à la dernière minute, histoire de buller dans un climat propice. Fallait que je déconnecte. Que je me régénère de l’intérieur. Le topo classique de l’artiste qui est en fait un être fragile, à l’entendre, et qui doit reconsidérer les influences cosmiques, seul, pour revenir en forme et plein d’inspiration. Je voulais aussi réfléchir sur la façon dont je dirai à Burke que notre collaboration arrivait à son terme. Je n’ai su qu’après coup qu’Helen restait elle aussi pour se reposer.

Une femme seule à 30 ans, qui est comblée dans sa vie professionnelle, pense qu’elle s’est accomplie et qu’elle mérite bien des vacances pour se récompenser. Les femmes aiment beaucoup se voiler la face.
Quoi qu’il en soit, je suis parti en excursion dans le nord pour aller visiter les temples à la frontière birmane. Le Triangle d’Or et tout le toutim. Opium et spiritualité, le cocktail idéal. Je suis revenu habillé en sarong avec la ferme intention d’intégrer des gongs bouddhistes sur le prochain album et de faire une chanson sur les éléphants. J’ai appelé Helen pour qu’on se voie, je voulais lui parler du concept de mon nouvel album. Je l’ai invitée à dîner. On s’est retrouvés dans le hall de l’hôtel, on a mangé pendant que je lui expliquais comment j’avais rencontré ma voie spirituelle et on a bu pas mal. Elle m’écoutait parler avec un air intéressé. Je lui ai dit que je voulais lui montrer les statuettes que j’avais rapportées de mon excursion à la fin du repas. Que ça lui parlerait plus si elle voyait. Et sur le coup, j’étais même persuadé que c’était l’unique raison pour laquelle je l’invitai dans ma chambre.

Je pense que je devais parler fort à ce moment-là, même si je ne m’en suis pas rendu compte. En revanche, mes yeux de prédateurs ont instinctivement compris que l’alcool avait changé Helen. C’était comme si il y avait la même distance entre nous, le même rapport qu’auparavant, mais ses yeux avaient changé. Ils étaient toujours aussi marrons, aussi communs. Mais ce n’était plus des yeux qui regardaient les gens en face pour leur faire des comptes-rendus, pour leur dire à quelle heure ils devraient être là, et quel serait leur planning ensuite. Ce n’était plus non plus ces yeux qui lisaient laconiquement les revues de presse et fulminaient contre tel magazine qui s’était trompé dans l’orthographe du nom de famille de Burke. C’étaient des yeux, qui, l’espace d’une soirée, avaient oublié leur idéal de perfection. C’était des yeux qui se laissaient vivre. Qui se laissaient porter par les sensations.

Pas une seule fois elle n’a tenté quoi que ce soit. C’était rare que ça m’arrive. D’habitude, à peine la porte fermée qu’elles avaient baissé mon pantalon. On s’est jeté dessus mutuellement, au moment où je commençais à me dire que je dormirai seul. Lorsque je me suis réveillé, elle avait disparu. Et j’avais un sacré mal de crâne.

Je l’ai croisée le lendemain, elle prétendait ne plus se rappeler de la soirée, ni comment elle était parvenue jusqu’à sa chambre. Elle avait à nouveau les yeux d’Helen-l’organisatrice-de-tournée. J’étais un peu vexé. J’avais toujours aimé qu’on me complimente sur mes performances. Et puis j’ai compris que ce devait être plus facile pour elle, si on devait encore travailler ensemble à l’avenir.

Quatre mois plus tard, dont deux à écrire ce nouvel album de rock bouddhique, j’étais de retour à Chicago et on avait rendez-vous avec notre producteur le lendemain pour lui faire écouter les premières démos. J’appelai Helen pour qu’elle entende avant lui. Je lui proposai de passer chez moi. Elle s’étonna que le reste du groupe ne fût pas là. On se servit beaucoup de vin, et je passai ma soirée à évaluer la quantité nécessaire pour que les yeux d’Helen changent. Je ne voulais pas me l’avouer mais le fait qu’elle ait nié notre nuit extatique m’avait miné, et paradoxalement beaucoup inspiré pour l’album. Ses yeux changèrent subitement après le cinquième verre. Je m’éclipsai aux toilettes pour un rail de coke. Je voulais être performant. Et on fit l’amour. Comme je ne l’avais jamais fait. C’était animal et instinctif. Elle ne criait pas comme toutes celles dont j’avais l’habitude, et pour qui hurler mon nom était comme un moyen de se rendre compte du moment qu’elles étaient en train de vivre - elles me demandaient souvent de les pincer d’ailleurs.
Non. On était silencieux. Et on prenait notre pied.
Elle décida de rentrer chez elle au beau milieu de la nuit. Pour préparer la rencontre du lendemain. Et là, pour la première fois, j’ai entrevu ce que ça pouvait être, l'accomplissement. Ca avait duré une heure, une heure pendant laquelle j’avais perçu le sens de la vie. C’était pas la création musicale, comme je l’avais cru, c’était pas une carrière réussie, comme elle le croyait. C’était deux personnes, et on s’en fichait pas mal si elles étaient millionnaires ou serveurs dans un restau miteux.

On se retrouvait le lendemain dans notre loft de Chicago à 14 h, avec Tom et le remplaçant de Burke, un Noir de Seattle avec une formation jazz. Je trouvai ça intéressant d’apporter des rythmiques jazzy dans l’album. Et il ne s’entendait pas mal avec Tom. Je faisais écouter à notre producteur les premières démos qu’on avait enregistrées. Helen était là, papier à la main, oreillette bluetooth et téléphonait en continu. On ne s’était pas échangé un mot sur les événements de la veille. Quand les démos furent passées, Mr. Boll joignit ses mains et prit un air énigmatique. Helen coupa son oreillette et son portable et servit des verres de whisky sur la table basse, juste après avoir poussé les statuettes d’éléphants qui y trônaient.

« Ca ne marchera jamais ». Ce sont les seuls mots dont je me souviens. J’ai piqué une colère noire. Je me suis enfermé dans mon rôle d’artiste. On attendait de moi que je fasse ça, quelque part, alors je l’ai fait : Les statuettes ont volé. Et tout le monde a fichu le camp. J’étais hors de moi. J’ai ravagé le loft pendant une heure après qu’ils soient partis.
Mr. Boll m’a signifié que j’étais viré. Tom m’a rappelé. J’étais taré, il m’avait supporté assez longtemps mais la coupe était pleine. Il partait rejoindre le nouveau groupe d’Alex. Je lui ai bien fait comprendre que ce n’était qu’un sale con. J’ai rappelé Helen. Elle ne se rappelait pas de la soirée de la veille. Elle avait parlé avec Mr. Boll après l’incident. Elle était désolée. Il lui avait proposé d’organiser la tournée du nouveau groupe d’Alex. Elle avait accepté. Elle était vraiment désolée. Elle avait beaucoup apprécié notre collaboration. Elle ne serait jamais arrivée là, sans ça. Vraiment, elle était désolée. Mais ça avait été un coup de pouce incroyable pour sa carrière.

Faut que j’arrête de penser à ça. J’attrape un carton encore plein de sauce tomate. Et je ferme les yeux. Je suis vraiment trop con. J’ai plus qu’à me laisser éjecter tranquillement par le cyclone. L’œil est passé et c’est maintenant qu’on va pouvoir évaluer réellement les dégâts.
Par Nox
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Dimanche 18 mai 2008

Il était presque cinq heures lorsque le taxi déposa Hervé Dubourg et son paquetage sur le trottoir. L’homme paya les 7 euros 30 de la course avec le billet de 20 que monsieur Gaudissard lui avait donné et, chose étrange, il serra la main du chauffeur en lui souhaitant une bonne journée. Pris de cours, il sourit et lui souhaita une bonne continuation. Il était rare qu’un passager muet jusqu’à destination se fende d’une soudaine sympathie.


Hervé Dubourg resta quelques instants immobile sur le trottoir, son sac coincé entre les jambes, à chercher ce qu’il devait faire ensuite. Ca lui revint. Il déplia le petit papier qu’il avait rangé dans la poche arrière de son jeans, se pencha dessus en écarquillant les yeux pour déchiffrer l’écriture manuscrite. Il lut à haute voix, au milieu d’une foule de citadins pressés :

« 7 rue du Pont-qui-chante, 6ème étage sur le palier à droite »

Les passants les plus proches jetèrent des regards interrogateurs à Hervé qui, planté au milieu du trottoir, contemplait l’immeuble miteux avec un air perplexe et émerveillé à la fois. La porte d’entrée était légèrement entrouverte à son intention. Hervé n’avait pas de téléphone portable et l’immeuble n’avait pas d’interphone. Seul un digicode dont les touches 4 et 7 avaient été dégradées par le temps en gardait l’accès. Hervé jeta un œil à sa montre. 17h02. Ca lui fit tout drôle de pouvoir regarder l’heure de sa propre initiative. C’était troublant, en effet, et il se demandait encore s’il savait bien lire les aiguilles de sa vieille montre Flik Flak. Il pensa qu’on avait dû lui remplacer la pile. Il connaissait la réputation des horlogers suisses mais il doutait qu’elle ait pu tourner pendant quinze ans et fonctionner encore. Il jeta un coup d’œil alentour et décida de s’asseoir sur un banc décrépit, sur le bord du trottoir, face à la rue. Il prit bien garde de poser ses fesses entre les chiures de pigeon et installa son sac sur ses genoux. Puis il attendit, dans le bruit de la ville.


A quelques mètres devant lui : la voie de bus, plongée dans l’ombre. Derrière, la route en sens unique encombrée de véhicules au pas, toutes vitres ouvertes et de leurs conducteurs irrités par les heures de pointe. En toile de fond, les immeubles haussmanniens côté pair, dont la façade avait bien besoin d’un bon ravalement, à l’instar de celui dans lequel il avait rendez-vous. Hervé prit bien le temps de détailler chaque coin de la rue, chaque pneu, chaque plante verte sur le rebord des fenêtres. Pour se remplir des souvenirs qu’on lui avait volés. Les coups de klaxons, les moteurs ronronnant des voitures à l’arrêt, et ceux stridents des scooters sur la voie de bus. Tout ça formait cette harmonie qui lui avait été soustraite pendant quinze ans. Adossé à son banc public, Hervé ferma les yeux et attendit, avec cette impression enivrante de se remplir.


C’est au moment où il se mit à tousser – les gaz d’échappement sans doute – qu’Hervé comprit qu’il était plein. Il eût subitement mal au crâne. D’un mal qui saisit brusquement et prend le cerveau en étau. Il attrapa sa tête à deux mains. Les pépiements d’une meute d’étourneaux agitée, loin au dessus de lui, dans le ciel gris parisien. Insupportables. Le mouvement lui donnait tout à coup envie de vomir. Sur les bords de son champ de vision, l’agitation de la ville lui envoyait des informations en surabondance. Cet espace ouvert : la rue. Il ferma les yeux et se boucha les oreilles du mieux qu’il put. Les bruits lui parvinrent à travers un filtre sourd et il finit par se calmer. Il palpa ensuite son vieux sac adidas, dont le cuir partait en lambeaux, chercha une boîte d’anxiolytiques. Génériques.
Le docteur avait dit : « Ca arrive souvent. Surtout avec un profil comme le vôtre. C’est à titre préventif. Lisez-la notice. N’en prenez qu’en cas d’extrême nécessité. » Après quoi il avait replié sa paire de lunettes dans sa main et accompagné Hervé jusqu’à la porte, une tape amicale dans le dos. Et il avait ajouté : « Bonne chance ».
Hervé attrapa le tube, et le fit tourner dans ses mains. Comme on fait tourner un stylo pour passer le temps.
Il n’aurait jamais cru qu’il éprouverait cette sensation. Elle était tout à fait inédite. C’était plutôt un habitué des nœuds à l’estomac et des poussées de tachycardie. Jamais il n’aurait cru que la sensation de liberté lui ferait un tel effet.


Hervé jeta un nouveau coup d’œil à sa montre. Il rangea le tube sans l’avoir ouvert. 17h28. C’était l’heure. Il se leva, passa négligemment un bras dans une bretelle dans son sac et se dirigea vers la porte de l’immeuble, en essayant de se donner une contenance. Il frappa doucement au 7 rue du Pont-qui-chante sur la porte entrebâillée. Sans réponse. Evidemment. La porte donnait sur un couloir sombre et silencieux orné de boîtes aux lettres, défoncées pour la plupart, de part et d’autre. Il prit soin de laisser la porte ouverte comme il l’avait trouvée. Au fond se trouvait une cage d’escalier dont la fraîcheur l’apaisa aussitôt. La proximité des murs le rassura. Il se dit que finalement, il n’était plus fait pour les grands espaces. L’espace d’une demi-seconde. C’est ce qu’on avait voulu lui faire croire, c’est ce qu’on avait imprimé de force dans sa chair.


L’immeuble était très reposant en comparaison avec la rue et, s’il avait goûté sa communion inédite avec la ville, assis sur son banc, il était maintenant bien heureux que chacun de ses sens ne soit plus sollicité en permanence. Même l’air avait un goût différent dans la rue. Un goût d’essence et d’huile mêlée. Un goût de fiente de pigeon et de pisse de chien. D’espadrilles usées et de semelles en sueur. Il estima qu’il lui faudrait du temps avant de réapprendre le monde. Mais il ne voulait pas désespérer. « Hervé tu es un homme de volonté ». C’est ce que monsieur Gaudissard avait dit et c’est pour ça qu’il croyait fort en lui. D’après lui en quelques années, il n’aurait plus aucune gêne. Peut-être même les autres finiraient par voir en lui un de leurs semblables.


Hervé prit son temps pour gravir les marches jusqu’au 6ème. Sa main glissa sur la rampe tout du long.
Non pas pour s’aider : il s’était maintenu en forme et, à la visite médicale, le docteur lui avait dit qu’il avait la santé d’un jeune homme de vingt ans. Non, il voulait ressentir ces nouveaux lieux. Il voulait s’imprégner au maximum.
Il nota mentalement les détails à chaque palier. La taille de la porte, sa couleur, la présence d’un œil-de-bœuf, de plantes vertes, de vélos, de poussettes, de parapluies, la forme du paillasson. Il jugea d’ailleurs que le paillasson était l’objet qui le renseignerait le plus sur les occupants de chaque appartement. Selon qu’il était sale, coloré, qu’il était orné d’une inscription « bienvenue » ou non. Il était important de connaître ses voisins. Sur le palier du 6ème, il arriva à la conclusion que les gens qui y résidaient ne faisaient pas le ménage souvent et la poussette du 5ème lui faisait craindre d’être réveillé en pleine nuit par les braillements d’enfants en bas-âge.

Trois portes sur le palier, celle de droite était ouverte. Le bruit d’une chasse d’eau et la porte d’en face s’ouvrit sur un jeune homme affairé à remonter pantalon et braguette. Jusqu’à ce qu’il aperçoive Hervé. Un bonjour timide, certainement mal à l’aise d’avoir été surpris sortant des toilettes. Hervé lui fit signe en retour tandis que le garçon s’engouffrait rapidement dans la porte de gauche.

— C’est ouvert Hervé, tu peux entrer, fit la voix de monsieur Gaudissard, en provenance de la porte de droite. Dépêche-toi, tu es en retard et je dois partir vite si je veux récupérer mes enfants à la garderie, ajouta-t-il.
— J’arrive monsieur Gaudissard, excusez-moi, s’entendit répondre Hervé alors qu’il poussait la porte.

Monsieur Gaudissard, cigarette à la bouche, était accoudé à la lucarne ouverte, les clés de sa voiture dans une main et un dossier cartonné dans l’autre. L’appartement - une chambre de bonne en sous-pentes - était constitué d’une unique pièce, que traversait une poutre bien vernie à hauteur d’homme, le séparant dans sa longueur. Sur la gauche d’Hervé une petite cuisine : un réchaud électrique sur un petit frigo gris et un évier ; en face de lui, derrière la poutre, un lit fatigué, et sur sa droite, la fenêtre à laquelle monsieur Gaudissard respirait sa fumée cherchant un peu d’air. Il faisait affreusement chaud sous les toits en plein été. Une petite table en formica usé parachevait le mobilier. Ca sentait un peu le renfermé mais c’était propre.

— Et voilà ! C’est là, dit Monsieur Gaudissard en se fendant d’un grand sourire. Les toilettes et la douche sont sur le palier.
— J’avais noté, merci.
— Tu devras te rendre au commissariat le plus proche tous les samedis. Il est à trois rues d’ici. Je t’ai évité le bracelet électronique. Ne me remercie pas, c’est normal.
— Merci monsieur Gaudissard.
— C’est mon boulot, Hervé, on me paye pour ça. (et il leva sa cigarette bien haut, manquant d’écraser la cendre sur le plafond de biais : ) Attention ! Ca ne veut pas dire que je fais ça uniquement pour l’argent. Mais ça me fait plaisir, je t’assure. Comment s’est passé ton entretien ?
— Ils ont dit qu’ils me rappelleraient.
— T’as acheté un téléphone ?
— Non.
— Pas encore. Je vais t’en trouver un.

Monsieur Gaudissard avait parlé en tirant de brèves bouffées sur sa cigarette et il l’éteignait à présent par de petits gestes vifs et répétés sur le rebord de la fenêtre. Il réajusta ses petites lunettes rondes sur son visage chaleureux.

— Bien, fit-il en déposant le dossier en carton sur la table. Il y a tous les papiers qu’il te faut : digicode, code sécu, numéros de téléphone… (Il sortit un trousseau de clés de sa poche : ) Celle-ci, c’est pour la porte et celle-là, pour la boîte aux lettres. Je t’ai aussi mis une liste des entreprises avec qui je bosse. Ils ont des places dédiés aux gens comme toi. Dis-leur que tu appelles de ma part. Je te fais parvenir un téléphone dans la semaine.
— Merci monsieur Gaudissard.
— Tes placards sont remplis et le frigo aussi. Pates, jambon, conserves. Il me reste plus qu’à te souhaiter bon courage. Faut vraiment que j’y aille.

Monsieur Gaudissard tapa amicalement sur l’épaule d’Hervé, fit tinter les clés de sa Clio dans sa main et disparut par la porte. Sa tête reparut quelques secondes plus tard dans l’encadrement.

— Et n’oublie pas de te présenter au commissariat tous les samedis !

Hervé hocha la tête.

— Bien !

Monsieur Gaudissard descendit les marches quatre à quatre. Et Hervé entendit la porte de l’immeuble se refermer avec fracas, tout en bas. Il était parti.
Dans son tout nouveau 12 m², Hervé posa son sac près de la table, ferma porte et fenêtre puis se baissa pour passer sous la poutre. Il dut se plier en deux mais il finit par accéder au lit qui grinça quand il s’assit dessus. Il joignit ses mains sur ses genoux. Puis il attendit. Le regard vague. Seul. Dans le silence de sa nouvelle cellule.


Par Nox
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Dimanche 18 mai 2008

Allez, j'inaugure ce blog avec un des tous premiers textes sérieux que j'ai écrit. Une très courte nouvelle, ou one-shot. Entre 10 000 et 15 000 caractères, ce qui est pour le moment mon format de prédilection.



Le Théorème d'Edward




« Qu’est-ce qu’on va faire, Kim ? »
Lai – c’est ma mère –, alluma mon portable et le brancha sur l’écran plat du salon. Son dernier achat. 180 cm en diagonale, rétractable, transportable. Elle joua avec les boutons pour afficher les images. Puis elle prit sa tête à deux mains et se laissa choir sur une chaise en face de l’écran en poussant un soupir d'exaspération. Kim la regardait faire, les bras croisés. Au dehors, il pleuvait à verses.
« C’est toi qui l’as voulu. Pas moi. »


Kim – c’est aussi ma mère –, et elle venait d’aborder le sujet qui fâche. Lai la scruta avec cet air qu’elle prenait souvent avant de s’effondrer en larmes. Kim ne broncha pas. Mes photos jaillirent à l’écran. Elles remplissaient la moitié du salon dans la pénombre créée par le déluge au dehors. Et on ne pouvait pas se méprendre sur ce qu’on voyait quand bien même Lai essayait de tout son cœur.


« Tu penses qu’il y a quelque chose entre eux ? Tenta-t-elle.
_ Ma pauvre… Il faut être aveugle pour croire le contraire. Ca fait dix ans que ca dure. Non. Ca a toujours été comme ça.»
Et à vrai dire, elle avait raison. Sur cette photo, je serrais Simona dans mes bras avec la Tour de la Perle d’Orient comme toile de fond. J’avais toujours su que j’étais mauvais photographe. Mais là, c’était le comble. Elle suintait la mièvrerie cette photo. Tant mieux remarque. Comme ça, Lai arrêterait de se voiler la face.


« Qu'est-ce qu'on a raté, Kim ? ».

Ma mère ne répondit pas. Elle se contenta de regarder Lai dans les yeux. De son regard perçant et mutin, qui semblait dire : « j’ai ma petite idée là-dessus, mais je ne te la dirai pas ». De toute façon, Lai ne la remarqua pas. Trop perdue dans ses pensées. Paniquée. Elle continuait de scruter la photo. Ses yeux faisant des allers-retours entre ses mains, son ventre, et le mur. Peut-être qu’elle se contentait d’observer la tour de la Perle d’Orient. Sûrement même. Elle avait sans doute oublié la manière dont j’embrassai les cheveux noir de mon italienne, et la façon dont elle, riait. De ses dents blanches qui disputaient la vedette au gratte-ciel en fond. Elle voyait sans voir. Destituée dans son rôle de mère par cette photo honteuse. Ma mère, inerte, sans réaction, accablée, regardait le paysage ou le mur derrière l’écran. Peut-être.

 

Lai reprit : « Je suis certaine qu'il n'est pas trop tard. Il me reste un peu d'argent de côté. Avec une bonne cure, il redeviendra normal et il pourra enfin être heureux.
_ On a déjà essayé, tu le sais bien...»
Kim attrapa la bouteille de whisky « Johnny Walken » dans le bar derrière elle et vint rejoindre Lai qui sanglotait doucement, désemparée sur sa chaise. Son maquillage avait coulé autour de ses yeux rouges de larmes de frustration. Même avec son maquillage coulé, et ses rides d’expression, elle était encore belle.

Kim lui servit un whisky. Comme souvent.
Elle commença à masser les épaules de Lai. C’en était trop pour moi. J’attrapai un manteau et quittai l’embrasure de la porte du couloir. Voir ces deux dépressives se crêper le chignon à cause de moi était au-dessus de mes forces.

L’orage. Et merde, j’avais oublié mon parapluie. Je le bravai quelques instants avant de m’engouffrer dans le métro sans destination précise. Au moins, j’étais à l’abri là. Loin de la pluie ou des larmes de ma mère. Entouré de tous ces couples homosexuels qui me jetaient des regards obliques. Heureusement, la ligne passait par le dernier quartier hétéro de Shanghai. Cette destination imprécise. C’était là que je descendrais. A coup sûr. Peut-être que Simona serait dans le coin. Je n’avais aucun moyen de la joindre. Pour ça, il aurait fallu que je débarque entre Kim et Lai, en plein milieu de la tragédie qu’elles se jouaient dans le salon, et dont ma sexualité était le thème principal: « Salut Lai, je peux récupérer le portable que tu m’as piqué y a une heure pour montrer à Kim que je suis hétérosexuel ? ». Non certainement pas. Je crois que j’aurai encore préféré me faire enculer.

En 2176, un mathématicien-biologiste-de-mes-deux australien a bouleversé pas mal de choses qui devaient plus tard avoir un impact sur ma vie. Cette enflure s’appelait Ian Edward. Il est mort. Il a énoncé le théorème qui porte son nom et qu’on enseigne avant celui de Pythagore, Thales et ses petits amis dans toutes les écoles de Chine.

« Tout être humain homosexuel a la capacité d’utiliser 50 % de plus son cerveau qu’un être humain hétérosexuel ».

Avec preuve à l’appui : une sombre histoire d’hormones à la con. J’ai rien compris. Mais à l’époque, la communauté scientifique a authentifié la démonstration, et distribué des médailles à tire-larigot à ce connard. Pourtant, ca avait provoqué un tollé sur le coup un peu partout dans le monde. Lui bien sûr, il s’est fait assassiné dans les quelques mois suivant sa découverte. D’ailleurs, je l’aurais fait de mes propres mains, si j’avais été né.

Je ne sais pas trop ce qui s’est passé dans les autres pays du monde. Mais ici en Chine, l’idée a fait son chemin. A l’époque, on était 5 milliards entassés. Ca faisait plus de dix ans que le gouvernement négociait avec la Russie pour leur acheter 500 000 km² en Yakoutie. Oh l’aubaine que ca a été pour les autorités. Suffisait juste d’inscrire le théorème d’Edward au programme et on multipliait par dix les résultats de l’Enfant Unique de Mao. Merde alors ! Qu’est-ce que j’aurais voulu vivre quand le monde était hétérosexuel ! Quand on faisait des gosses dans un lit et pas sur une table d’opération ! Sauf que j’étais né 200 ans trop tard.

Arrêt de la Perle d’Orient. C’était le quartier des Affaires au XXIème siècle, maintenant c’était le quartier hétéro, celui de la sous-race. C’était là que je descendais. Avec tous les types louches. Sous le regard condescendant de ces connards d’homos. Tiens, cette femme avec les cheveux bleus, par exemple. J’étais certain que c’était une « fausse », une vraie hétéro. Ca se voyait ces choses-là. Rien qu’à la lueur éphémère qui était passée dans ses yeux en me regardant. Et pourtant, elle faisait une moue dédaigneuse comme son amie la regardait, les lèvres déformées par le dégoût. Son regard faisait l’aller et retour entre elle et moi. Finalement, elle embrassa son amie. Non, elle fourra sa langue dans la bouche de son amie, et elle se débrouilla pour que leur bave mêlée déborde à la commissure de ses lèvres. Elle fit ça tout en me regardant comme pour me dire « tu te trompes, je ne suis pas comme toi ».
Salope.


Il valait mieux ne pas être hétéro si on voulait grimper l’échelle sociale. Mais ça pouvait être très facile à vivre, si on n’était pas dérangé d’être traité, au mieux, comme un primate. Je sortis de la bouche de métro. Il ne pleuvait plus. C’était déjà ça. Mais il faisait nuit. Pudong, mon quartier. Ca me réchauffait le cœur à chaque fois que je m’y rendais. Au minimum une fois par semaine. Tous ces gratte-ciels minuscules dans le style du XXIème siècle lui donnaient un cachet historique charmant. Il n’y avait pas grand monde dans le coin. Sans doute encore une descente de police des mœurs. Je pressai le pas, feignant de ne pas remarquer tous ces homosexuels biens sous tous rapports qui venaient rencontrer leurs amants ou maîtresses du sexe opposé dans les hôtels miteux. Hôtels qui avaient colonisé les immeubles de l’avenue de la Perle d’Orient. Une barre de lumières clignotantes, aguicheuses, love-hôtels aux enseignes rosâtres, dans la nuit. Tout ça éclairait des voitures en maraude. Vitres teintées, roulant au pas. S’arrêtant à chaque ruelle, un bref regard et puis s’en va. Sauf quand leur rencard s’y trouvait. Nous étions quelques personnes dans cette rue, tout de même, à braver le danger. Mais très peu à visage découvert.

L’appartement de Simona n’était pas loin. Coincé entre la tour de la Perle d’Orient et la tour Jinmao, dans un immeuble quelconque. Il me tardait de la revoir. Dans ses bras, j’oubliais tout. Dans ses bras, j’oubliais qu’à 25 ans, cela faisait dix ans qu’on m’avait viré de l’école pour éviter que je ne contamine mes camarades. Que j’avais ensuite été emmené dans un institut pour débiles légers de l’association « Combattre le handicap ». Que j’avais suivi trois cures d’un mois pour m’ « aider » à exprimer ma vraie sexualité : c'est à dire que j’avais été violé deux fois par jour par des gigolos dont l’odeur, la peau, me fichaient une nausée ignoble quand j’y repensais, soit une fois toutes les heures au bas mot. Que je n’avais pas trouvé un seul emploi stable et que je vivais aux dépens de Kim et Lai sans espoir d’une vie meilleure si je ne faisais aucune concession.

J’aurais pu mentir, c’est vrai, j’aurais pu simuler, faire onduler mon petit cul embroché et pousser des cris de contentement. J’aurai pu faire semblant de rougir quand ce beau mec - un business analyst d’Hong-Kong – ami de Lai, était venu dîner avec nous et m’avait fait du pied sous la table. J’aurais pu. Mais la vérité, c’est que je ne voulais pas d’une vie meilleure dans un monde de merde. Je préférai ma vie de merde dans mon quartier. Ma vie de parasite. De nuisible. De débile : poids mort pour la société.

 

Simona, c’était une italienne. On s’était rencontrés dans une soirée à Pudong et on avait couché ensemble. Elle connaissait quelques mots de mandarin. Moi : pas un d’italien. Mais ca m’allait bien. Son contact me réconfortait, ça me redonnait espoir, ce qui était complètement idiot, étant donné le pétrin dans lequel la vie m’avait fiché.

Je sonnai une demi-douzaine de fois à l’interphone. Elle était sortie. Merde. Encore une soirée pourrie. Comme j’hésitais à aller me jeter dans la rivière Huang Pu ou à me saouler sur sa berge, son rire me parvint aux oreilles de la rue. Cette façon qu’elle avait de sauter dans mes bras, ce petit éclat dans ses yeux quand elle m’apercevait. J’en sentis mon sexe se dresser dans mon pantalon.

Je sortis du hall pour aller l’accueillir. Ce qui avec le recul était sans doute l’acte le plus idiot que je commis depuis ma naissance. J’aurais dû la prévenir que je venais. J’aurais dû lui passer ce putain de coup de fil. Rentrer dans le salon une heure auparavant, récupérer mon portable pour l’appeler. Rien à foutre de Lai et Kim. Elles me faisaient déjà assez chier comme ca. Sous leurs yeux médusés, j’aurais dit, très calme : « Je sais bien que c’est vous qui l’avait acheté, mais ce portable m’appartient. Cet objet m’appartient. Ma vie m’appartient. Et je vous emmerde. Après quoi, j’aurai pris très dignement l’objet. Et j’aurais lancé à Lai : « Bois pour oublier que ton fils est hétéro, t’as enfanté un neuneu. C’est pas de chance ». Je serai sorti en laissant la porte ouverte et puis j’aurais appelé mon italienne. Elle m’aurait dit qu’elle m’aimait, mais que ce ne serait pas possible ce soir. Et j’aurais passé la soirée à regarder des films straight-pornos. Ou juste des vieux films d’amour holywoodiens, des films d’amour du XXIème siècle. L’art primitif.

Mais je ne l’ai pas fait.

 

Simona était plaquée contre le mur. Dans les bras d’un type qui lui malaxait les fesses et lui débarbouillait le visage avec sa langue. Et elle riait. Salope.

Je fuis avant qu’elle ne m’aperçoive. J’ai ma fierté.

Quand je rentrai chez moi cette nuit-là, je n’étais même pas saoul. J’étais trop déprimé pour boire. Tout le monde dormait. Ou faisait semblant. J’étais quasiment sûr que Lai pleurerait toute la nuit, pendant que Kim, boules Quies vissées aux tempes, ronflerait.

 

Je filai dans ma chambre sans un bruit où un film porno gay m’attendait sur le lit avec un mot de Lai : « C’est normal de se poser des questions à ton âge, moi je ne peux pas t’aider ». Quelle conne !

Je suis ressorti aussitôt. C’était la cerise sur le gâteau. Elle aurait tout aussi bien pu me présenter une corde ou un revolver avec le mode d'emploi. L’effet aurait été le même. Je m’assis sur la première marche de l’escalier et commençai à pleurer doucement. La fierté, c'est quelque chose qui n'existe pas très longtemps généralement, et uniquement quand il y a du monde pour vous regarder.

C’est la voix de Kim dans le salon qui vint me tirer de mes sanglots. Je me levai en reniflant silencieusement pour épier à mon poste habituel à travers la porte entrebâillée. Kim était seule au téléphone avec un air préoccupé. Lai devait dormir. Une voix affolée que je ne lui connaissais pas dit :

« Cela fait des heures que j’essaie de vous appeler Simona. Chai est sorti ce soir. Il est peut-être venu vous voir. Non ?... Vous étiez sortie… » Elle poussa un soupir de soulagement. Elle continua. « Je viendrai vous payer pour le mois écoulé demain soir à 19 h, en sortant de mon travail. Il faudra seulement me dire combien de fois Chai est venu vous voir. Vous savez, ces rendez-vous avec vous, c’est important pour son équilibre. C’est mal, je sais. Mais ça soulage l’ambiance ici. Si jamais, il y avait un problème, n'appelez que sur mon portable. Je ne veux pas que Lai se doute de quoi que ce soit, et encore moins Chai.»

Voilà, comment se conclut cette soirée cauchemardesque. Ma mère me payait une pute pendant que l’autre me foutait de force dans des programmes de réhabilitation.
Je remontai abasourdi dans ma chambre, balançai le film par la fenêtre et m’étendis sur mon lit. Mais mes yeux étaient secs d’avoir trop pleuré.

 

Par Nox
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